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Trace (México, DF)

versión On-line ISSN 2007-2392versión impresa ISSN 0185-6286

Trace (Méx. DF)  no.87 Ciudad de México ene. 2025  Epub 19-Ago-2025

https://doi.org/10.22134/trace.87.2025.907 

Présentation

Le tourisme dans les territoires ruraux de la péninsule du Yucatan : Changements, alternatives et gouvernance

Maxime Kieffer* 
http://orcid.org/0000-0002-9425-6415

Clément Marie dit Chirot** 
http://orcid.org/0000-0001-6310-4833

* Escuela Nacional de Estudios Superiores-Unidad Morelia

** Université d'Angers


Dans un numéro spécial de la revue TRACE publié en 2004 et coordonné par Nathalie Raymond, la géographe française affirmait la nécessité pour les sciences sociales de prendre au sérieux l’étude du tourisme en Amérique latine, ce phénomène étant un excellent prisme pour observer les réalités du sous-continent. L’argument défendu est une invitation à approfondir l’étude du phénomène touristique, souvent considéré comme un sujet frivole et peu digne d’intérêt dans le monde académique. Parmi les objectifs énoncés dans l’introduction du numéro, N. Raymond revendiquait également la nécessité de rompre avec les visions réductionnistes du tourisme, dominantes dans les études touristiques à l’époque, et de se démarquer de la problématique de l’« impact » présente dans la grande majorité des études scientifiques. Il convient de rappeler ici l’avertissement formulé par l’auteur il y a deux décennies, en situant sa réflexion dans le contexte académique latino-américain :

Peu de chercheurs ici osent s’intéresser à un sujet considéré comme superficiel, et encore moins parviennent à s’affranchir du problème des répercussions. Dans ces conditions, le domaine du tourisme se voit envahi par des experts en développement, qui présentent aux États ou aux communautés locales en crise l’attrait d’effets économiques magiques, ou par d’autres spécialistes qui tentent d’aller à contre-courant de ces discours, en soulignant tous les toutes les conséquences négatives du tourisme sur l’environnement et les sociétés doit faire face pour pouvoir avoir un impact positif sur l’économie. (Raymond, 2004, 3).

Àcet égard, les recherches de N. Raymond ont été pionnières, notamment pour la géographie française du tourisme, où elles ont ouvert de nouvelles perspectives pour l’étude du tourisme dans le Sud Global, au-delà du contexte latino-américain (Sacareau, Taunay et Peyvel, 2015).

Vingt ans plus tard, il est particulièrement intéressant de revenir sur cette observation, notamment dans le contexte mexicain. Il ne fait aucun doute que les études sur le tourisme ont acquis une plus grande importance dans la sphère universitaire et qu’elles ont été consolidées en tant que sujet de recherche légitime. Des disciplines telles que l’anthropologie, la sociologie et la géographie, en particulier, ont intégré le tourisme dans leurs lignes de travail, avec une série de publications, de congrès, de séminaires et de colloques qui ont gagné en visibilité. Malgré ces progrès remarquables, à l’arrière-plan de cette dynamique croissante, on retrouve toujours-explicitement ou implicitement- le vieux problème des « impacts du tourisme » critiqué par N. Raymond. Une telle approche de l’étude du tourisme peut être observée, en particulier, dans les études menées dans les zones rurales où le tourisme a été introduit plus récemment. A l’instar de N. Raymond, nous considérons que ce problème introduit un biais dans l’analyse du tourisme et appauvrit la discussion critique, en enfermant le débat dans une lecture binaire, pour ou contre le tourisme. En focalisant la réflexion sur les effets du phénomène, on risque de simplifier notamment la discussion sur le lien entre le tourisme et le territoire (y compris les sociétés et la nature) et on ne permet pas le débat d’idées et de positions sur un phénomène social qui a tellement imprégné les sociétés qu’il est difficile de délimiter où il commence et où il finit.

Dans ce contexte, la péninsule du Yucatan revêt une importance particulière en tant qu’étude de cas, étant la plus grande destination touristique au niveau national et régional. Le caractère paradigmatique de la péninsule du Yucatan se reflète également dans le degré extrême de spécialisation productive dans le tourisme que l’on peut observer dans de nombreuses régions de la péninsule où les sociétés locales ont été « agrafées » au tourisme (Córdoba Azcárate 2020). L’espace péninsulaire présente également un grand intérêt en tant qu’étude de cas en raison de la grande diversité d’expériences et de dynamiques touristiques qu’il abrite, depuis les formes traditionnelles de tourisme (stations balnéaires, tourisme sol y playa) jusqu’à des formes plus nouvelles de tourisme(s) alternatif(s) dans des contextes ruraux. Ces dernières années, la région a même été l’épicentre du modèle touristique promu par les autorités fédérales dans le cadre de la Quatrième Transformation du Mexique, avec la création du Train Maya et les controverses qui ont accompagné et accompagnent encore le projet. Dans un contexte marqué par les défis auxquels les sociétés locales ont été confrontées ces dernières années, notamment la pandémie de covid-19 et le problème des sargasses, ce dossier thématique vise à questionner le modèle touristique dominant dans la péninsule du Yucatan, ses évolutions récentes, mais aussi à réfléchir aux alternatives proposées par les sociétés locales. Le dossier s’appuie notamment sur les recherches menées depuis 2018 dans le cadre du projet ECOS-Nord « Développement local et conservation : Une analyse des enjeux des politiques de lutte contre la pauvreté par le tourisme alternatif, dans la péninsule du Yucatan », coordonné par le Dr. Maxime Kieffer de l’Université Nationale Autonome du Mexique (ENES-Morelia) et par Philippe Duhamel et Clément Marie dit Chirot de l’Université d’Angers en France.

Le premier article de Maxime Kieffer et Samuel Jouault montre comment le tourisme rural communautaire (TRC) offre aux communautés locales la possibilité de s’approprier une nouvelle activité économique, ouvrant la voie à la conception d’une vision différente du développement. Pour tenter de s’éloigner de cette vision binaire d’un effet positif/négatif sur le développement, cet article examine les caractéristiques du développement telles qu’elles sont construites par les communautés rurales, à travers l’exemple du TRC dans la péninsule du Yucatan. Sur la base des informations recueillies depuis 2012 auprès des acteurs des initiatives locales, il a été observé que le tourisme est intégré dans le mode de vie des communautés, avec un accent particulier sur les aspects territoriaux, socioculturels, environnementaux et organisationnels. Le TRC fait partie d’un ensemble de stratégies d’adaptation aux changements actuels, dessinant empiriquement sa propre vision de la durabilité, construisant de nouvelles alternatives de développement, qui peuvent être analysées sous le paradigme du post-développement.

Eduardo García Frapolli, avec son travail intitulé « Tourisme communautaire et décroissance : Vers un renforcement des moyens de subsistance locaux », propose une réflexion sur la tendance à la spécialisation du tourisme dans la péninsule du Yucatán en tant qu’activité économique prédominante. À mesure que le tourisme, quelles que soient ses modalités, s’est développé dans la péninsule du Yucatán, les communautés locales ont modifié leurs stratégies de subsistance pour se spécialiser de plus en plus dans le tourisme. L’auteur critique cette situation en montrant comment le tourisme affaiblit les ménages et les communautés en les rendant plus dépendants des forces et des dynamiques extérieures, comment il modifie leurs institutions locales, comment il monétise davantage leurs économies locales et rend leurs stratégies de subsistance moins résilientes. Dans cet article, García-Frapolli insiste sur la nécessité de réduire l’activité touristique pour que les communautés puissent renforcer leurs stratégies et leurs moyens de subsistance locaux. Pour ce faire, il utilise une approche conceptuelle des stratégies de subsistance et des approches de la décroissance, et illustre son propos par des cas de communautés orientées vers la production de maïs et la pêche.

Par la suite, les travaux de Luis Enrique Moya Aguilar et Gustavo López-Pardo analysent la gouvernance touristique exercée par huit groupes impliqués dans l’organisation Caminos Sagrados de Maya Ka’an (CS), une association civile située sur le territoire formé par les municipalités de Tulum, Felipe Carrillo Puerto et José María Morelos dans l’État de Quintana Roo. La recherche menée entre 2017-2018 à l’aide d’observation participante, d’analyse de réseau et d’entretiens semi-structurés avec des membres des groupes de CS ainsi qu’avec des consultants, des voyagistes, des organisations non gouvernementales, des autorités ejidales, communales et gouvernementales, a révélé un système associatif complexe soutenu sur une durée de 80 ans (1935-2019). Au total, 114 acteurs soutiennent un réseau multi-interactif dans lequel la collaboration, la coopération, l’affiliation et le conflit sont les liens les plus représentatifs. Bien que dans ce schéma de gouvernance les sept groupes qui composent CS soient transcendants, en particulier Xyaat et Community Tours Sian Ka’an, l’acteur qui intervient le plus sur le territoire où CS opère est l’ong de conservation de l’environnement Amigos de Sian Ka’an. Cependant, le succès de la gouvernance articulée par l’ong ne signifie pas que les autres acteurs historiquement marginalisés (tels que les Mayas Cruzo’ob ou les femmes de la coopérative Orquídeas de Sian Ka’an, membres de CS) ont acquis plus d’autonomie et ont accès à un territoire géré de manière plus équitable. Par conséquent, les conclusions soulignent que la gouvernance est un problème pervers, qui aborde des réalités complexes et ambiguës sans solution définitive (Rittel et Webber 1973), mais dans le processus duquel se cache l’asymétrie des conditions pour les prises de décisions territoriales (Scott 2019), où l’adversité elle-même est promue comme une stratégie pour recréer et re-signifier le territoire.

Enfin, l’article de Clément Marie dit Chirot, « Réflexions sur de alternatives post-capitalistes pour le tourisme : Étude de cas de la penínsule du Yucatán », analyse les limites d’une transformation émancipatrice du tourisme basée sur des formes « alternatives » de tourisme. Si ces initiatives ont incontestablement contribué à améliorer les conditions de vie d’un nombre croissant de communautés, principalement dans des contextes ruraux, elles représentent une fraction minoritaire de l’activité touristique et ne sont pas parvenues à transformer les dynamiques structurelles du développement touristique de la région, qui reste régi par la logique du capitalisme. Sur la base de cette observation, la réflexion déplace le regard de la question du « tourisme alternatif » vers la nécessité de penser à des politiques touristiques alternatives, encadrées dans un agenda post-capitaliste. Reprenant la réflexion soulevée par Karl Polanyi dans La Grande Transformation (1944), l’auteur insiste sur la nécessaire régulation du secteur et la nécessité de le soustraire aux forces du marché, tant en termes de main-d’œuvre que d’accès à la terre et au logement.

Ainsi, à partir de différentes perspectives à travers quatre articles, certains plus réflexifs sur la situation du tourisme dans la péninsule et d’autres plus centrés sur des études de cas spécifiques, ce dossier nous montre comment l’exemple des Caraïbes mexicains acquiert un caractère paradigmatique pour penser les débats actuels sur l’économie politique du tourisme et nous donne des pistes de réflexion pour repenser le débat sur l’évolution et l’articulation du tourisme et de ses effets sur le territoire, en particulier sur le développement, les sociétés locales et l’environnement.

Maxime Kieffer (ENES-Morelia) et Clément Marie Dit Chirot (UA)

Referencias / Références

Córdoba Azcárate, Matilde. 2020. Stuck with tourism: Space, power and labor in contemporary Yucatán. Oakland: University of California Press. doi:10.2307/j.ctv17db304. [ Links ]

Polanyi, Karl. (1944) 1983. La Grande Transformation. París: Gallimard. [ Links ]

Raymond, Nathalie. 2004. «Turistas y turismo». TRACE, 45: 3-10. doi:10.22134/trace.45.2004.499. [ Links ]

Rittel, Horst W. J., y Melvin M. Webber. 1973. «Dilemmas in a general theory of planning ». Policy Science, 4: 155-69. doi:10.1007/BF01405730. [ Links ]

Sacareau, Isabelle, Benjamin Taunay y Emmanuelle Peyvel, eds. 2015. La Mondialisation du tourisme : Les nouvelles frontières d’une pratique. Rennes: Presses Universitaires de Rennes. [ Links ]

Scott, Michael. 2019. «El “lado oscuro” de la gobernanza del uso de suelo: Las narrativas espacio-temporales y la neutralización del riesgo ambiental». Revista de Geografía Norte Grande, 74: 21-37. [ Links ]

Published: April 23, 2025

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