Les études méso-américaines sont riches d’études et d’ouvrages spécialisés consacrés aux Aztèques. Leurs rituels et les différents aspects de leur mode de vie ont fait l’objet de savantes investigations à partir d’une multitude de sources de première main : les manuscrits pictographiques, les textes en langue nahuatl ou en espagnol recueillis dans le mouvement de la conquête, la statuaire, les objets du quotidien, sans oublier le site de Mexico-Tenochtitlan et son spectaculaire Templo Mayor. Cette accumulation régulière de livres et d’articles nécessite à intervalle régulier des synthèses offrant un état des lieux actualisé des travaux et des découvertes réalisés, de nature à proposer une vue d’ensemble du sujet à un moment donné. C’est à ce type d’entreprise que s’est attachée Frances F. Berdan avec son dernier livre, The Aztecs.
Dans son introduction, l’auteure présente les sources à partir desquelles elle va bâtir sa réflexion : les documents écrits, l’archéologie et l’ethnographie. Elle prend soin de mettre en garde les lectrices et les lecteurs: « Bien que les sources documentaires puissent être véritablement éclairantes, elles ne procurent pas un tableau complet de cette ‘civilisation perdue’. Beaucoup d’aspects de l’existence, tels que les activités féminines ou la vie quotidienne des esclaves n’apparaissent que dans une vision fugitive » (p. 13).
Le premier chapitre « Une vision enchantée » nous fait ressentir l’émotion des conquistadores découvrant ce qui était véritablement à leurs yeux un nouveau monde. C’est aussi l’occasion pour Berdan de nous faire partager leur étonnement devant les paysages variés (terre chaude, terre tempérée, terre froide) du vaste territoire sous la domination de l’empire aztèque, les villes et les villages qu’ils traversaient et surtout les populations rencontrées à cette occasion.
La question « qui étaient les Aztèques ? » fait l’objet du chapitre deux. La chercheuse américaine souligne le soin des Mexica à s’inscrire dans la lignée des peuples illustres de la Méso-Amérique et de leurs cités, en particulier Teotihuacan et Tula dont le passé mêle histoire et légende. Une remarque ici : la traduction de Teotihuacan par « L’Endroit d’une multitude de Dieux » (« Place of Many Gods », p. 39) nous paraît incorrecte. On lui préfèrera « L’Endroit où l’on devient Dieu ». Signalons à ce propos que J. Richard Andrews (2003) donne la traduction « At the Place of the Owners of the Elder Gods », « L’Endroit des propriétaires des Dieux aînés » (p. 498), tandis que de son côté Michel Launey (1979, I : 232) propose « L’Endroit où se font les dieux ». Tout en associant leur destinée à celle de Teotihuacan et de Tula les Mexica revendiquaient aussi l’héritage historique de leur migration depuis la mythique Aztlan. Une fois arrivés et installés dans le bassin de Mexico, ils vont d’abord se trouver placés sous l’emprise de Colhuacan, puis sous celle d’Azcapotzalco. Mais grâce à leurs qualités guerrières ils vont très vite abandonner leur statut de subalternes, alliances tactiques et mariages leur permettant de s’inscrire dans la prestigieuse généalogie toltèque sans renier leur héritage chichimèque. Un réseau enchevêtré de cultures, de langues, d’entités politiques jalouses de leur indépendance, tel était le Mexique Central des premiers temps.
La construction de l’empire, objet du 3ème chapitre, est l’occasion pour Berdan de nous présenter une vivante galerie de portraits des souverains mexicains à partir d’un examen savant de sources méticuleusement étudiées et discutées, comme c’est notamment le cas avec la célèbre « Pierre de Tizoc ». Chacun de ces dirigeants avait sa propre personnalité. Ainsi Ahuitzotl était belliqueux, Axayacatl privilégiait les négociations tandis que Motecuhzoma Ilhuicamina était un stratège accompli, mais comme le souligne l’auteure : « Tous, à l’exception d’Ahuitzotl, étaient élitistes et défendaient de fortes distinctions entre les classes » (p. 59). La chercheuse retrace ensuite scrupuleusement le développement de l’empire aztèque réalisé dans le cadre d’une structure appelée « Triple Alliance », qui associait Tenochtitlan, Texcoco et Tlacopan, chacun des huey tlatoque ou «grands rois » de ces cités contrôlant le territoire placé sous sa domination. À l’arrivée des Espagnols, cette organisation étendait sa domination sur 38 provinces régionales représentant un total de 271 cités-états et une population de plusieurs millions d’habitants. De ces provinces vaincues remontait un impressionnant tribut de biens et de produits dont Tenochtitlan et Texcoco se réservaient chacune les 2/5, Tlacopan se contentait du 1/5 restant. Guerre (y compris les « guerres fleuries »), diplomatie, intimidation, politique de mariages furent autant de moyens savamment employés pour que la Triple Alliance prospère et se maintienne durant près d’un siècle. Des arrangements étaient passés avec les cités qui refusaient de se soumettre au pouvoir impérial, notamment pour permettre le passage des marchands partis commercer dans des territoires éloignés. Hégémonique, l’empire restait malgré tout fragile car il était peu structuré et était administré à distance. Il était construit sur une culture de guerre très enracinée et organisée chez les Aztèques. La plupart des hommes étaient entraînés au combat et étaient susceptibles de prendre les armes en dehors de leurs activités quotidiennes, mais seules une élite redoutable exerçait à pleintemps le métier des armes.
Le chapitre 4 traite des activités qui permettaient aux Mexicaines et aux Mexicains d’assurer leur subsistance au quotidien. Berdan nous fait partager le savoir-faire et l’habileté des artisans, notamment des plumassiers, avec une présentation particulièrement détaillée du bouclier détenu par le Weltmuseum de Vienne en Autriche. Elle souligne ensuite l’ingéniosité des agriculteurs dans la construction de terrasses, la conception d’efficaces systèmes d’irrigation, sans oublier les chinampas, ces « jardins flottants » répartis à la surface de l’eau du lac de Texcoco qui pouvaient générer trois à quatre récoltes par an. La chasse, la pêche, la cueillette et la collecte de plantes apportaient un utile complément de nourriture. La production des cultures vivrières générait d’importants surplus et libérait du temps pour qu’une partie de la population puisse se consacrer à d’autres activités, comme la fabrication de biens matériels luxueux commercialisés sur les nombreux marchés du vaste territoire méso-américain. Les Aztèques excellaient dans les métiers de la poterie, du tissage, de la taille de pierres et ils fabriquaient une riche variété d’objets utilitaires et d’agrément. La confection d’objets de luxe nécessitait d’importantes mises de fonds. Elle était essentiellement réalisée dans les zones urbaines à partir de matières premières (pierres précieuses, plumes, peaux de félins, etc.) importées de régions souvent très éloignées du centre de l’empire, soit dans le cadre d’échanges commerciaux, soit au titre du tribut dû au vainqueur. Certaines cités étaient réputées pour une activité artistique spécifique, telles Xochimilco pour le travail de la pierre, Azcapotzalco pour celui de l’or, Tlatelolco pour ses créations de plumes et Texcoco pour ses superbes poteries polychromes. À côté des agriculteurs et des artisans, la société aztèque comptait une multitude de professions du fait de la spécialisation inherente à une économie en plein développement. Des maçons, des charpentiers, des porteurs d’eau, des enseignants côtoyaient des devins et des prêtres. La profession des marchands jouait un rôle particulièrement important.
Cette corporation fait l’objet du chapitre 5. Des graines de cacao, des pièces de coton et de fines haches de cuivre étaient utilisées comme monnaie à côté de grelots de cuivre, de coquillages rouges et de perles de pierres précieuses. Berdan souligne le rôle des grandes villes qui abritaient de nombreux marchés où l’on échangeait des biens, des services, mais aussi des nouvelles. Certaines cités étaient spécialisées dans la commercialisation d’un produit particulier. La tenue de ces marchés était méticuleusement planifiée et des juges présents sur place veillaient au bon déroulement des échanges. Les déplacements et le transport des marchandises s’effectuaient par canoës ou à pied. Grâce à une courroie de portage fixée à leur front ou leurs épaules, les porteurs pouvaient transporter des charges de 20 à 25 kilos. Certains marchands étaient spécialisés dans le commerce de biens, notamment les objets rares et coûteux, entre des zones très éloignées. Ces pochteca, comme on les appelait, vivaient dans un quartier particulier de la ville et étaient organisés en une corporation organisant leur activité et assurant la solidarité entre ses membres. Ils entreprenaient des expéditions longues et risquées. Leur corporation était très respectée et avait ses propres rituels. Les plus puissants de ses membres étaient liés étroitement au pouvoir politique à travers des rôles aussi divers que pourvoyeurs de biens somptuaires, espions, guerriers, diplomates ou juges au sein du grand marché de Tlatelolco. À l’arrivée des Espagnols, les marchands avaient tissé un dynamique et vaste réseau commercial sur le territoire méso-américain entre des cités aussi éloignées que Tenochtitlan, Huexotla, Tochtepec, Xicalanco Xoconochco, Nito ou Naco. Leur influence croissante dans la vie de la cité n’allait pas sans susciter des craintes de la part des nobles, inquiets de voir cette catégorie sociale de basse extraction accéder à un statut de premier plan du fait des richesses qu’elle avait su constituer.
Les classes sociales sont précisément le sujet du chapitre 6. L’auteure y expose le mode de vie des nobles et des souverains. Elle décrit leurs palais et nous renseigne sur leurs habitants, les épouses, les enfants et une multitude de serviteurs, chacun en charge d’un service particulier. Au sommet de la hiérarchie, il y avait le souverain qui devait faire montre d’exemplarité dans tous les domaines : éloquent dans ses discours, courageux à la guerre, juste, généreux, mais aussi capable d’afficher sa richesse par le biais de travaux spectaculaires. Un protocole rigoureux marquait une distinction stricte entre les nobles, les pipiltin, et les gens du peuple, les macehualtin. Berdan précise que ces derniers ne formaient pas une catégorie uniforme car on observait des différences de niveau de vie. Les macehualtin étaient rattachés à un quartier ou calpulli dans lequel était organisée la vie collective. Ils étaient redevables à l’égard du souverain de leur cité en étant mobilisables à tout moment en cas de guerre, en payant un tribut et en assumant des corvées. Il était toutefois possible pour une personne du commun de sortir de sa condition, par exemple un guerrier qui s’était montré valeureux sur le champ de bataille, un marchand qui avait accumulé de la richesse ou un prêtre dont les mérites lui avaient permis d’accéder au sommet de la hiérarchie de son institution. On pouvait également perdre son statut et devenir esclave. C’était le cas des captifs de guerre, mais cela pouvait aussi résulter de la famine, de dettes de jeux ou encore être la sanction d’un vol.
Puisant sa matière dans le Codex de Florence, le chapitre 7 s’attache à comprendre en quoi consistait « être un bon Aztèque ». La chercheuse américaine rappelle qu’à Mexico, la loi et les principes moraux définissaient le comportement à adopter. Le respect d’autrui, l’humilité, la modération, l’honnêteté et l’application au travail constituaient les principes de base du code moral et les manquements, tels l’adultère, le vol ou l’ivresse, étaient sévèrement sanctionnés. Si chacune ou chacun était responsable de son comportement, le jour de la naissance dans le calendrier divinatoire de 260 jours combinant 20 signes et des nombres allant de 1 à 13 était néanmoins susceptible d’influencer le destin des individus. Mais il était possible de remédier à un destin défavorable, en différant le baptême de l’enfant de quelques jours et l’on pouvait également contrecarrer son mauvais sort par un comportement exemplaire. Les jeunes enfants recevaient une stricte éducation de leurs parents et devaient très vite les aider dans leurs activités au quotidien. Devenus adolescents, les enfants nobles intégraient une école appelée calmecac, les autres enfants rejoignaient la telpochcalli de leur quartier. Un troisième établissement, la maison des chants ou cuicacalli, accueillait indifféremment garçons et filles des deux milieux. On y apprenait la danse, les chants et à jouer d’instruments de musique en vue de participer aux cérémonies religieuses.
Dans le chapitre 8, Berdan aborde la science, la médecine et les aspects pratiques de la vie quotidienne à travers une riche réflexion qui lui permet d’affirmer qu’existait chez les anciens Nahuas une véritable « science du concret », pour reprendre les mots du titre du chapitre introductif de La pensée sauvage de Claude Lévi-Strauss (1962). Les plantes offraient une multitude d’utilisation. Par exemple, le maguey servait à clôturer les champs, ses feuilles étaient utilisées pour le tissage et avaient des vertus antiseptiques, les épines servaient à l’autosacrifice et la sève jouait un rôle de premier plan dans l’alimentation. Le sens de l’observation développé par les Aztèques, leur aptitude à l’expérimentation et leur empirisme étaient autant de qualités utiles à la constitution d’un vaste savoir. L’auteure relève que ce peuple avait une parfaite connaissance de l’environnement dans lequel il évoluait : faune, flore, paysage, mouvements célestes, cycles saisonniers. Elle souligne avec justesse que les Aztèques « croyaient qu’ils constituaient une partie (et n’étaient pas au dehors) du reste de la nature » (p. 143). La nature et ses composantes étaient une source d’inspiration inépuisable pour les artistes. La santé était aussi une préoccupation essentielle chez les Aztèques. Celles et ceux qui arrivaient à un âge avancé était autorisés à boire l’octli, la fameuse boisson fermentée. S’appuyant sur le folio 71 r° du Codex Mendoza, Berdan indique qu’il fallait avoir atteint l’âge de 70 ans pour consommer l’octli sans modération. Il paraît plus probable de situer cette limite à 52 ans, le « siècle mexicain », comme le préconise Miguel León-Portilla (2014) dans un de ses articles. La médecine aztèque pratiquée par les médecins et les sages-femmes était à la fois une science empirique et appliquée, et les soins étaient prodigués selon des rituels bien précis. S’ils se considéraient comme une partie de la nature, les Aztèques s’autorisaient à agir sur elle, à y imposer leur marque, grâce notamment à leur science de l’agriculture, de la construction et de l’hydrologie. Tout cela contribuait à une vision du monde mettant l’accent sur l’équilibre et l’harmonie et associant ce que nous appelons le naturel et le surnaturel.
Le chapitre 9 est consacré aux dieux, au sacrifice et au sens de la vie. Berdan entame son propos en soulignant l’importance de Quetzalcoatl, révéré depuis des temps très anciens. Associé à l’origine de la vie, au vent annonciateur des pluies, à la prestigieuse cité de Tula, ce dieu supervisait également les activités des prêtres et des marchands. Reprenant le propos d’un de ses précédents livres, l’auteure souligne justement que « l’univers cosmique des Aztèques était un endroit puissant et dynamique : “il avait un passé tumultueux, un présent instable et un futur incertain” » (p. 158). On en trouve l’expression dans le contenu de nombreux mythes dont la chercheuse américaine donne un aperçu : la succession des quatre âges qui ont précédé celui dans lequel nous vivons, appelé Nahui Ollin, « Quatre Mouvement », destiné à s’achever dans des tremblements de terre accompagnés de la descente de monstres célestes ; la création du soleil et de la lune à Teotihuacan ; l’affrontement à Tula de Quetzalcoatl et de Tezcatlipoca qui vit la victoire de ce dernier ; ou bien encore le combat dans lequel Huitzilopochtli triompha de sa sœur, Coyolxauhqui, et de ses frères les Centzon Huitznahua sur la montagne Coatepec. La conception de l’univers des Aztèques situait la surface de la terre, Tlalticpac, entre 13 niveaux célestes et 9 niveaux souterrains, la terre étant selon Berdan le premier des 13 et 9 niveaux. Un mythe relate la création de la terre et de chacune de ses composantes à partir du corps d’un gigantesque alligator. Tous ces mythes trouvaient une réactualisation dans les édifices religieux des anciens Mexicains et les rituels en l’honneur des divinités dont ils étaient le cadre. Les offrandes de sang et les sacrifices avaient vocation à rembourser la dette des humains à l’égard des dieux. L’auteure propose une lecture du panthéon aztèque à partir de trois domaines : les cieux et la création, la pluie et la fertilité, l’énergie solaire et la guerre. Une grande variété de rituels publics ou privés accompagnait le déroulement des différents « mois » de l’année ainsi que les grands moments de la vie des membres de la communauté.
Le dixième chapitre est dédié à l’arrivée des Espagnols qui marqua la fin du cinquième âge, le soleil couchant. Très vite, la culture autochtone et la culture chrétienne vont se mêler, comme l’illustre Berdan à partir de l’étude minutieuse d’un triptyque aux motifs chrétiens comportant une mosaïque de plumes, preuve, même après la conquête, de la continuité de l’art des plumassiers aztèques. L’auteure présente ensuite la période qui suivit l’arrivée de Cortés depuis le point de vue des Mexicains et à partir de leurs récits. Contrairement à certaines interprétations, elle ne croit pas que les Aztèques voyaient les Espagnols comme des dieux. La défaite des Mexicains s’accompagna d’un effondrement de la population native. Très vite, Aztèques et Espagnols intensifièrent le partage de leurs savoir-faire. Les Espagnols importèrent le blé, la vigne, des animaux domestiques tels les chevaux, les cochons, les chèvres, les moutons, les poules, des outils en métal ou des instruments de musique comme la guitare, tandis que l’Espagne et l’Europe découvraient les tomates, le maïs, les avocats, les piments, la vanille, les dindes, le tabac, le caoutchouc et le chocolat. En matière de religion, il n’y eut pas d’échanges, la religion chrétienne fut imposée aux populations mais, comme le relève Frances Berdan, beaucoup d’anciennes croyances et pratiques persistèrent et l’on assista à des associations entre les divinités autochtones d’un côté, et de l’autre les saints et les entités divines de la religion chrétienne. Mais pour l’auteure, cela n’alla pas sans incompréhensions réciproques. Par exemple, la dualité aztèque reposait sur la complémentarité, et non sur l’antagonisme propre à la vision occidentale habituée à distinguer le bien du mal.
« L’héritage aztèque : réalité et imagination » est le 11ème et dernier chapitre du livre. Berdan commence son propos en se remémorant un épisode survenu lors du dernier jour d’une de ses enquêtes de terrain effectuée dans la Sierra Norte de Puebla. Interrogée sur la signification d’un motif du tissage qu’elle réalisait, une tisserande évoqua un nahualli, l’esprit animal compagnon des anciens Mexicains, pour expliquer sa création. L’auteure observe que la langue nahuatl reste parlée par plus de deux millions de personnes réparties dans une quinzaine d’états du Mexique, où l’on trouve encore des survivances de l’ancienne culture dans les aliments, les vêtements, les outils, l’omniprésence du marché. L’ancienne religion nahua a su se maintenir à l’intérieur du cadre chrétien à travers la persistance d’un vaste éventail de croyances et de rituels. Au quotidien, monde nahua et monde occidental se côtoient, coexistent, se mélangent et s’interpénètrent. La Vierge de Guadalupe, fusion de la Vierge Marie et de la déesse aztèque Tonantzin, en est une parfaite illustration. De multiples échos de l’ancien monde nahua sont toujours perceptibles aujourd’hui dans nombre de productions culturelles et artisanales, et la chercheuse peut écrire en conclusion de son livre : « Cette ‘civilisation perdue’ n’est pas si perdue après tout » (p. 201). Au terme de notre lecture du livre de Frances Berdan, nous comprenons mieux ce que celle-ci voulait dire dans sa préface, lorsqu’elle affirmait : « l’empire aztèque a peut-être été perdu, mais il n’a pas pour autant disparu » (p. 11).
On apprécie dans le travail de Berdan le soin méticuleux apporté au choix et à l’utilisation des sources, une préoccupation qui était déjà la sienne dans l’un de ses précédents ouvrages, The Aztecs of Central Mexico. An Imperial Society (1982), dans lequel elle soulignait la nature sélective de la documentation et son corollaire, le fait que l’histoire est une interprétation (Berdan 1982: VII).
Fort instructif pour ce que l’on appelle le grand public, le livre The Aztecs est aussi susceptible d’apporter beaucoup aux chercheuses et chercheurs, et pas seulement à celles et ceux qui se consacrent aux sociétés du monde méso-américain. En effet, une qualité originale de cet ouvrage réside dans la manière vivante dont l’auteure utilise les sources tout en nous en donnant une généalogie et une critique claires et synthétiques.
Si nous devions faire un reproche à ce livre, ce serait l’oubli dans la bibliographie de travaux essentiels concernant les aztèques, par exemple ceux de l’archéologue Eduardo Matos Moctezuma sur le Templo Mayor, et le fait de ne pas mentionner quelques-uns des ouvrages proposant une vue d’ensemble de la société aztèque, notamment The Aztecs. A Very Short Introduction de David Carrasco (2012), El pueblo del Sol d’ Alfonso Caso (1991), ou Aztecs d’ Inga Clendinnen (1991). Une petite place aurait pu être également accordée à quelques livres d’auteurs francophones : La vie quotidienne des Aztèques à la veille de la Conquête espagnole de Jacques Soustelle (1979), Mythes et rituels du Mexique ancien préhispanique de Michel Graulich (1987) ou Les Aztèques de Jacqueline de Durand-Forest (2008). L’auteure aurait même pu ajouter à cette liste son propre livre, que nous évoquions précédemment, The Aztecs of Central Mexico. An imperial Society. Mais probablement le format de l’ouvrage nécessitait une bibliographie sélective et limitée.














