En 1948, suite à sa rupture avec l’Union Soviétique et à son expulsion du bloc de l’Est, la Yougoslavie entame une politique étrangère indépendante visant à lui procurer plus d’autonomie sur la scène internationale et à lui assurer une protection face à Moscou. Tout d’abord, cela amène les Yougoslaves à adopter une position de neutralité dans le contexte de la Guerre froide et à multiplier leurs connexions avec l’Occident. Ensuite, la nécessité de renforcer leur position géopolitique les pousse à développer des connexions au-delà de l’Europe et des États-Unis, en établissant des rapports avec des mouvements et des gouvernements de gauche en Afrique, en Asie et en Amérique latine.
Sur le continent latino-américain, le Chili devient rapidement un des lieux où les Yougoslaves concentrent leur action politique. Belgrade fournit des efforts considérables pour consolider ses liens avec le Parti socialiste populaire, mais aussi pour entretenir des relations avec le Parti communiste qui devient à la fin des années 1950 le principal partenaire des socialistes au sein du Front d’action populaire. De nombreux cadres de la gauche chilienne visitent alors la Yougoslavie : cela permet au régime de Tito de consolider son réseau d’alliés en Amérique latine, mais aussi de montrer aux Latino-américains les vertus du socialisme yougoslave, en opposition au socialisme soviétique qui fait alors l’objet de nombreuses critiques de la part de Belgrade.
Les connexions entre la Yougoslavie socialiste et les gauches latino-américaines n’ont jusqu’à présent été que peu étudiées. Si ces dernières années l’historiographie de la Guerre froide en Amérique latine a considérablement élargi son prisme d’analyse, en incluant des acteurs jusque-là récemment laissés de côté - tel que les pays africains et asiatiques dits du « Tiers-Monde» et les organisations internationales - une grande partie de cette historiographie se concentre toujours sur le rôle des États-Unis dans la région, et dans une moindre mesure, sur celui de l’Union soviétique1. Malgré la parution récente de la compilation Latin America and the Global Cold War qui marque une tendance certainement plus transnationale dans la littérature2, l’impact d’autres acteurs politiques importants du monde communiste européen sur la Guerre froide latino-américaine n’a commencé que dernièrement à attirer l’attention des chercheurs. Les travaux de Michal Zourek sur les rapports entre la Tchécoslovaquie et les pays du Cône sud3, autant que les dernières recherches de Theodora Dragostinova sur les rapports entre la Bulgarie socialiste et le Mexique4, apportent des pistes fort intéressantes sur les connexions entre l’Europe de l’Est et le continent latino-américain. Les connexions entre l’Amérique latine et la Yougoslavie demeurent encore insuffisamment analysées, bien que de nouvelles pistes s’ouvrent ces dernières années avec des travaux comme ceux de Johanna Bockman 5 et de Joaquin Fernández 6 , les recherches d’Eric Zolov à propos des contacts entre le Mexique et la Yougoslavie dans le cadre du Mouvement des pays non-alignés7 et plus récemment, nos propres travaux sur les rapports entre le régime de Belgrade et les gauches latino-américaines durant les années 19508. Pourtant, les réseaux développés entre les militants et intellectuels latino-américains et le régime yougoslave ont donné lieu à de nombreuses formes de circulations et échanges entre les deux régions, ces connexions méritent donc de faire l’objet d’une investigation plus systématique.
Dans cet article nous proposons d’approfondir l’étude des relations entre la Yougoslavie socialiste et les gauches latino-américaines en analysant un ensemble de voyages des militants socialistes et communistes chiliens en Yougoslavie dans les années 1950 et 1960. Nous nous appuyons notamment sur des sources d’archives yougoslaves. Nous examinerons le développement des liens entre le régime communiste yougoslave et le Parti socialiste populaire au Chili, autant que les rapports de Belgrade avec les communistes. Ensuite, nous nous concentrerons sur deux épisodes significatifs : d’un côté, le voyage en Yougoslavie du sénateur socialiste Aniceto Rodriguez et de l’intellectuel socialiste Oscar Waiss en 1955 ; de l’autre, celui du leader socialiste Raúl Ampuero et du sénateur communiste Victor Contreras en 1963. Comme nous le verrons, ces visites permettent au régime yougoslave de jouer sur son image hétérodoxe pour impressionner les Latino-Américains. Mais le pouvoir de séduction de Belgrade a toutefois des limites, car les voyageurs ne sont pas tous réceptifs de manière égale à la propagande yougoslave : comme nous le verrons, les socialistes trouvent en la Yougoslavie une inspiration et ils développent rapidement un rapport de confiance avec les Yougoslaves, tandis que Contreras, un loyal militant communiste, reste, lui, distant, voire même méfiant de ses hôtes. Ces disparités dans la perception et les comportements des voyageurs sont non seulement idéologiques, mais elles sont aussi le résultat de dynamiques internes à la gauche chilienne où les positionnements géopolitiques sont souvent un reflet de l’évolution politique locale.
LES YOUGOSLAVES ARRIVENT AU CHILI : LES PREMIERS CONTACTS ENTRE BELGRADE ET LES SOCIALISTES
En juin 1948, suite à une série de désaccords en matière de politique étrangère et après de nombreux conflits liés à la politique de l’URSS en Europe de l’Est, la Yougoslavie est expulsée du Kominform.9 L’exclusion du bloc de l’Est est un coup dur pour le pays balkanique qui se retrouve alors isolé et sous la menace directe d’une possible invasion soviétique. Ce tournant aura cependant des conséquences non seulement inattendues, mais aussi avantageuses pour le développement du pays : dès lors, les Yougoslaves entament une série de réformes dans leur système économique et social, en introduisant le concept d’autogestion et en promouvant diverses formes de démocratie ouvrière et locale dans les usines et les communes.10 Aussi, Belgrade entame une politique étrangère indépendante qui rapproche les Yougoslaves des États-Unis et de l’Europe occidentale, ainsi que des nations récemment décolonisées en Afrique et en Asie, ce qui amènera plus tard à la création du Mouvement des pays non-alignés en 1961.11
Dans ce contexte, Belgrade s’efforce aussi de développer des liens plus étroits avec l’Amérique latine. Jusqu’à la fin des années 1940, les relations de la Yougoslavie socialiste avec les pays latino-américains étaient relativement peu développées à cause de la distance géographique et du manque d’information sur la région, malgré l’importance de l’Argentine pour le commerce étranger yougoslave12 et la présence d’une grande diaspora yougoslave dans les pays du Cône Sud.13 Mais suite à la rupture avec Moscou, et dans l’intention d’élargir son réseau de partenaires au-delà de l’Europe, Belgrade entame une politique plus ambitieuse en Amérique latine. Dans un premier temps, le régime communiste yougoslave s’efforce de promouvoir ses intérêts économiques : après une première mission diplomatique en 1946 dirigée par le Général Ljubo Ilić, ancien combattant en Espagne et général de la Résistance en France, les Yougoslaves envoient des missions diplomatiques et économiques en 1949 et 1954. Ils renforcent aussi leur ambassade à Buenos Aires, puis installent des équipes consulaires dans les destinations les plus stratégiques comme Santiago au Chili. Au début, c’est surtout l’Argentine et la force du péronisme qui attirent l’attention de Belgrade, mais l’influence des communistes, la faiblesse des socialistes et l’autoritarisme du gouvernement argentin découragent les Yougoslaves. En revanche, de l’autre côté des Andes, le Chili offre un potentiel incomparable et ce pays deviendra au fil du temps le principal centre de l’action yougoslave sur le continent latino-américain 14.
Pour Belgrade, la porte d’entrée au Chili passe par des contacts très fréquents avec les socialistes à partir de 1952. Ce parti constitue alors un partenaire presque idéal pour les Yougoslaves. Issu d’une construction politique datant de l’époque de l’éphémère république socialiste de 1932, il est fort d’une longue histoire de participation aux gouvernements de Front populaire des années 1930. Cependant, suite au tournant conservateur des années 1940, ce parti a perdu une grande partie de son poids électoral et de sa force, il est aussi brisé par des divisions et des conflits internes et enfin, son nom officiel a été usurpé par une fraction de droite, ce qui l’a obligé à adopter le nom de Parti socialiste populaire (PSP). À partir des années 1950, éloigné du pouvoir et dirigé par le jeune Raúl Ampuero, le parti traverse un processus de radicalisation politique et idéologique qui l’amène à formuler de fortes critiques à l’encontre du réformisme, des communistes chiliens et des forces « bourgeoises » comme le Parti radical 15.
Dans ce contexte, le parti traverse aussi un processus de renouvellement idéologique. Comme affirmé par Paul Drake dans une étude classique, « durant la reconstruction d’Ampuero, les socialistes étaient constamment à la recherche d’un modèle entre les radicaux et les communistes, entre les États-Unis et l’Union Soviétique »16. Les socialistes commencent à adopter des positions « Tiers-Mondistes » et à exprimer leur solidarité avec les mouvements de libération nationale en Afrique et en Asie et à chercher de l’inspiration dans des expériences politiques radicales et novatrices à l’étranger. L’expérience yougoslave commence aussi à éveiller l’intérêt des socialistes qui offrent leur soutien au pays balkanique suite à la rupture avec l’URSS en 1948 et qui commencent à s’inspirer des notions yougoslaves de démocratie ouvrière et révolution populaire.17
Ainsi, des deux côtés de l’Atlantique, le contexte des années 1950 se montre favorable à une rencontre entre les Yougoslaves et les Chiliens. Les sources de l’époque suggèrent que la relation commence par l’action des socialistes qui se rapprochent de la délégation yougoslave à Santiago, expriment leur intérêt pour le socialisme yougoslave et déclarent leur intention de tisser des liens avec le régime à Belgrade 18. Les Yougoslaves répondent avec enthousiasme, car ils voient au Chili une porte d’entrée dans toute la région. En 1954, des conversations très productives se développent entre les dirigeants du PSP et Jakob Blažević, premier ministre de la république de Croatie et chef de la mission économique yougoslave qui parcourt le continent latino-américain en 1954. Selon Oscar Waiss, un des principaux cadres intellectuels du PSP, les Chiliens sont alors impressionnés par leurs nombreuses affinités idéologiques avec Blažević, notamment au regard du rejet du Stalinisme. Ensuite, les Yougoslaves décident d’envoyer une mission politique en Amérique du Sud, dirigée par Veljko Vlahović, alors président de l’Alliance socialiste du peuple travailleur de Yougoslavie, organisation héritière du Front populaire yougoslave et représentante des organisations socio-politiques du pays balkanique. Le choix de Vlahović est stratégique, non seulement parce qu’il est un des hommes forts de la diplomatie partisane yougoslave, mais aussi parce qu’il s’agit d’un ancien combattant d’Espagne qui arrive à établir rapidement un rapport de confiance avec les Chiliens. Les sources yougoslaves montrent que Vlahović est surtout impressionné par la discipline et la finesse idéologique du PSP : en conversation avec ses camarades de retour à Belgrade, il qualifie les socialistes chiliens de « [force politique] la plus intéressante en Amérique latine », soulignant que « leurs idées sont identiques aux nôtres » et défendant le besoin de continuer à développer une activité systématique en Amérique latine.19
LES SOCIALISTES EN YOUGOSLAVIE : LE VOYAGE D’OSCAR WAISS ET ANICETO RODRÍGUEZ EN 1955
Un rapport de confiance et de collaboration se tisse ainsi entre le régime communiste yougoslave et les socialistes chiliens. Belgrade étant persuadé de la pertinence de consacrer des efforts considérables à l’entretien des liens avec leurs partenaires latino-américains, le Chili devient dans les années suivantes un des centres principaux de l’activité politique yougoslave sur le continent américain. Cela se traduit par diverses formes de circulation et échange entre ces deux mondes jusqu’alors aussi distants.
Après la visite de Veljko Vlahović au Chili, Belgrade décide de continuer à développer les rapports avec le PSP en invitant une délégation socialiste à visiter la Yougoslavie. Les invités, le journaliste et intellectuel Oscar Waiss et le sénateur socialiste Aniceto Rodriguez, arrivent en Yougoslavie en 1955 et parcourent le pays balkanique pendant un mois, en visitant les grandes villes comme Belgrade, Zagreb, Ljubljana, Rijeka et Sarajevo, mais aussi des villages comme Lazaropolje en Macédoine et Zrece en Slovénie. Cette expérience est racontée en détail dans le livre de Waiss Amanecer en Belgrado, publié en 1956 par Prensa Latinoamericana, la maison d’édition du PSP, un ouvrage qui reste jusqu’à aujourd’hui un des récits les plus exhaustifs en espagnol sur le socialisme yougoslave 20.
Dans son livre, Waiss décrit en détail leur séjour en Yougoslavie, dépeignant minutieusement le paysage naturel et social yougoslave, analysant systématiquement le fonctionnement du socialisme yougoslave dans les domaines de l’économie, la santé, l’éducation et la culture et enfin, racontant des anecdotes et des épisodes fascinants de leurs rencontres avec les Yougoslaves, y compris avec Tito, et de leurs aventures dans les petites rues, les musées, les grandes usines et les coopératives. Amanecer en Belgrado est un témoignage de la fascination que le pays balkanique provoque chez les socialistes chiliens, émerveillés non seulement par le niveau de modernisation économique et sociale des Yougoslaves, mais aussi par leur militantisme, leur fierté nationale et leur personnalité affable. Dans les pages de ce livre, Waiss décrit les Yougoslaves comme des héros, il souligne à plusieurs reprises leur sacrifice en Espagne et leur lutte contre l’occupation fasciste, il fait valoir la fraternité entre les nations yougoslaves, il loue leur courage et présente Tito et le socialisme yougoslave comme un modèle de socialisme ouvert et antidogmatique.
L’enthousiasme de Waiss n’est pas qu’intellectuel : l’auteur trouve dans le modèle socialiste yougoslave, et notamment dans le système de l’autogestion, une source d’inspiration réelle pour le Chili et pour toute l’Amérique latine. En créant « des entreprises qui agissent librement, mais qui restent malgré tout sous contrôle de la collectivité », affirme-il, l’autogestion produit des relations sociales qui connectent chacun et tous à l’intérêt collectif. Selon Waiss:
Ce n’est pas une formule à mi-chemin entre la démocratie bourgeoise et la dictature du prolétariat. Au contraire, c’est la phase ultime de la dictature des masses, exécutée par elles-mêmes, sans intermédiaires et sans inspecteurs 21.
Les perceptions très positives des socialistes chiliens du modèle yougoslave ne sont pas étonnantes : dans un pays majoritairement agraire et inégalitaire, d’abord dépendent de l’Occident, puis soumis à une pression considérable de la part du bloc soviétique, les réussites du régime communiste en matière d’industrialisation, d’urbanisation et d’éducation sont remarquables.22 De plus, le système yougoslave de l’autogestion, en grande partie dirigé par l’État mais décentralisé entre les six républiques et soumis à un contrôle idéologique bien moins stricte que dans les pays du bloc de l’Est, est perçu par les Chiliens comme une alternative démocratique au socialisme de type soviétique et donc comme plus adéquat à la réalité latino-américaine.23 Le récit de Waiss est ainsi une preuve de la puissance séductrice de Belgrade : le passif révolutionnaire et antifasciste des Yougoslaves, leur résistance face à la pression des grandes puissances et leur efficacité en matière d’industrialisation et de modernisation offrent un modèle adapté aux besoins de certaines organisations de gauche qui commencent à revendiquer un programme populaire, anti-impérialiste et Tiers-Mondiste en Amérique latine, comme les socialistes au Chili et en Uruguay, mais aussi de certains leaders nationalistes et populaires comme Victor Paz Estenssoro en Bolivie ou Adolfo López Mateos au Mexique 24.
BELGRADE ENTRE LES SOCIALISTES ET LES COMMUNISTES : LA VISITE DE RAUL AMPUERO ET VICTOR CONTRERAS
Si les réussites des Yougoslaves trouvent un écho chez ceux qui ne s’alignent pas sur les principes de Moscou et qui cherchent à échapper aussi aux dictats de Washington, il est bien plus difficile de dépasser la barrière de méfiance qui existe entre Belgrade et les partis communistes latino-américains. Cela vaut aussi pour le Parti communiste du Chili (PCCH) avec qui Belgrade s’efforcera aussi de développer des rapports, notamment en raison de la collaboration qui existe à partir de la fin des années 1950 au Chili entre les socialistes et les communistes.
La position des communistes chiliens vis-à-vis de la Yougoslavie est bien entendu critique et distante. Malgré la présence de certains militants d’origine yougoslave dans le parti et même de l’existence dans les années 1940 d’une cellule appelée « Mariscal Tito » à Punta Arenas25, les rapports entre ce parti et le régime yougoslave sont presque inexistants en raison de la rupture qui se produit entre Belgrade et Moscou en 1948. Dans les années 1950, le régime yougoslave perçoit ce parti comme n’importe quel autre parti « kominformiste » qui reste purement et simplement sur la ligne de Moscou, autrement dit un parti « plus préoccupé par la conférence des cinq grandes puissances, les relations avec l’URSS, l’échange commercial avec l’URSS, l’interprétation soviétique de la Guerre en Corée, etc., que par les problèmes immédiats et concrets des masses chiliennes » 26. La méfiance est réciproque : en effet, en ce qui concerne les enjeux internationaux et notamment leur positionne- ment vis-à-vis de la Yougoslavie, les communistes chiliens restent sur la ligne critique des Soviétiques. Ainsi, quand le PSP publie une version en espagnol du programme de la Ligue des communistes de Yougoslavie de 1958, les communistes répondent avec la publication du livre El problema yougoslavo où ils « démasquent les positions révisionnistes » de Belgrade 27.
La situation change néanmoins dans la deuxième moitié des années 1950, à la suite d’une série de glissements politiques et réarrangements à l’intérieur de la gauche chilienne. En 1956, le PSP et le Parti Socialiste du Chili établissent avec le Parti Communiste et avec d’autres formations politiques une alliance sous le nom de « Front d’action populaire » (FRAP, Frente de Acción Popular). Le rapprochement entre le groupe d’Ampuero et celui d’Allende est accompli en juillet 1957, lors du XVII Congrès qui donne lieu à la réunification du parti. En 1958, le FRAP présente Salvador Allende comme candidat aux élections présidentielles, et bien que le socialiste ne réussisse pas à obtenir la majorité, il arrive en deuxième avec presque vingt-neuf points, et perd face à Jorge Alessandri d’à peine trois points, un signe prometteur pour la naissante coalition.
Dans ce contexte, les communistes assouplissent leurs critiques vis-à-vis de la Yougoslavie et ils commencent à développer un certain dialogue avec Belgrade. Les Yougoslaves discernent alors un changement dans la politique des communistes et remarquent dans les positionnements du PCCH une certaine souplesse, adaptée à leur stratégie politique locale et à leur ambition de rester proches des socialistes. Par exemple, un rapport yougoslave de 1959 signale que lors d’une réunion plénière du Comité central, les communistes discutent du « révisionnisme yougoslave » en le décrivant comme une forme de soutien à l’impérialisme occidental et ils critiquent les socialistes à cause de leur collaboration avec Belgrade. Mais, selon ce même rapport, le ton des communistes est moins agressif que qu’auparavant. « L’attaque indirecte et assez bénigne à l’encontre de la Yougoslavie est la conséquence de leurs rapports avec les socialistes », note l’auteur du rapport. « On pourrait en tirer la conclusion qu’ils ont toujours intérêt à garder les socialistes comme alliés politiques ».
Dans les années 1960, les contacts entre le Parti communiste chilien et le régime à Belgrade deviennent plus fréquents et cordiaux et des invitations commencent à circuler. Une lettre du Comité central de la Ligue des communistes de Yougoslavie datée de juillet 1963 et adressée au Comité central du Parti communiste du Chili mentionne des « réunions et conversations amicales et cordiales » ayant eu lieu entre Boris Ziherl, chef d’une mission yougoslave au Chili quelques mois auparavant, et le secrétaire général du Parti communiste Luis Corvalán. Dans la missive, les Yougoslaves expriment leur satisfaction pour ces échanges et transmettent leur désir de voir une délégation communiste chilienne arriver en Yougoslavie dans les mois qui suivent 28. Une lettre du Parti communiste datée d’août 1963 confirme bonne réception du message, en exprimant avec reconnaissance le désir des communistes de continuer à développer ce dialogue afin d’approfondir leur connaissance mutuelle et espérant pouvoir fixer bientôt une date concrète pour ce voyage 29.
En effet, un représentant du Parti communiste chilien se rend en Yougoslavie à peine quelques mois plus tard. En septembre 1963, Victor Contreras, sénateur et membre du Comité central, arrive en Yougoslavie en compagnie du socialiste Raul Ampuero. Les sources d’archives de ce voyage sont particulièrement révélatrices, car elles montrent bien que si les rapports de Belgrade avec les socialistes sont alors déjà mûrs et si Ampuero entretient un dialogue simple et naturel avec ses camarades yougoslaves, le dialogue avec les communistes est encore loin d’être fluide et Contreras a du mal à dépasser la méfiance qui s’est installée dans les années précédentes face aux « révisionnistes yougoslaves » 30.
Selon le rapport des Yougoslaves, le séjour des Chiliens se déroule en deux parties: dans une première phase, Contreras et Ampuero passent cinq jours ensemble, visitant Belgrade, Zagreb, Ljubljana et d’autres villes en Slovénie et Croatie ; dans une deuxième phase, Ampuero rentre à Belgrade, alors que Contreras continue son voyage en Croatie où il visite pendant quelques jours des usines et des zones rurales avant de rentrer lui-aussi à Belgrade. Le rapport signale aussi que le format du voyage a posé un certain nombre d’obstacles car les deux visiteurs étaient en réalité très différents et leurs besoins parfois donc incompatibles : Ampuero connaissait bien le contexte yougoslave, y ayant même séjourné quelques années auparavant, alors que Contreras n’était pas familiarisé avec les problématiques du pays. À cela s’ajoutait aussi une différence considérable en ce qui concernait leur formation et leur « niveau » : Ampuero était un avocat avec une formation politique et intellectuelle solide, tandis que Contreras avait à peine fini l’école primaire et « son travail l’empêchait de se consacrer à l’étude » 31.
Le rapport produit par les Yougoslaves indique aussi que la conduite des deux invités à l’égard de leurs hôtes était très différente. Ampuero semble avoir profité du voyage non seulement pour traverser le pays et se familiariser avec de nouveaux aspects du système yougoslave, mais aussi pour discuter en profondeur avec ses camarades de nombreuses problématiques politiques nationales et globales, entre autres de la politique du gouvernement d’Alessandri au Chili, de l’état actuel du mouvement socialiste international, de la situation à Cuba après la révolution et de la politique de Fidel Castro et enfin, des relations entre les pays socialistes et les pays africains, asiatiques et latino-américains. Autrement dit, Ampuero s’est conduit avec aisance et naturel et, comme indiqué dans le rapport, « il paraît partir satisfait » de sa visite.
Le comportement de Contreras, en revanche, semble avoir été bien plus problématique pour de nombreuses raisons, non seulement personnelles, mais aussi politiques. Différentes sources indiquent que le militant communiste se montrait distant et méfiant. Aussi, elles indiquent qu’il a souligné que sa visite n’était pas le résultat de son propre intérêt et de sa volonté, mais qu’il avait été envoyé pour des raisons stratégiques et qu’il n’était pas venu « en tant que touriste », mais pour se familiariser avec le système yougoslave et transmettre des informations à son parti. Selon le rapport, il a même demandé aux Yougoslaves de transmettre à ses camarades au Chili qu’il ne se sentait pas bien et qu’il voulait rentrer au plus vite. Selon le rapport indique aussi que même Ampuero a remarqué les mauvaises dispositions de Contreras. Enfin, les sources yougoslaves signalent que Contreras s’est aussi montré sceptique et méfiant face aux Yougoslaves, en gardant une certaine distance et en posant les mêmes questions à plusieurs reprises et à différentes personnes 32.
Ainsi, la visite de Victor Contreras semble avoir été une expérience en grande partie décevante pour les Yougoslaves. Si la visite d’Ampuero venait confirmer et consolider les rapports traditionnellement bons avec les socialistes, le comportement du délégué communiste montrait en revanche que, malgré le progrès des années précédentes, il y avait encore beaucoup de chemin à parcourir pour dépasser la barrière de méfiance qui existait entre Belgrade et les émissaires de Moscou.
Mais ce fossé n’était pas seulement le résultat de loyautés divergentes en matière de politique étrangère : il était aussi la conséquence des conflits internes à la gauche chilienne, car les positionnements géopolitiques des communistes et des socialistes traduisaient en grande partie leurs tensions et confrontations au niveau local et à l’intérieur du front politique commun. Ce point devient encore plus clair si l’on évoque la polémique ayant eu lieu entre les socialistes et les communistes l’année précédente, où Raul Ampuero et Orlando Millas avaient eu une vive discussion théorique et politique à propos de divers sujets comme la viabilité de la « voie pacifique » dans la construction du socialisme au Chili, mais aussi le rôle clé de l’URSS au niveau international 33. Comme indiqué par Marcelo Casals:
La discussion autour des références internationales pouvait être aussi ou voire même plus importante que le débat autour des tactiques locales, car l’analyse du processus révolutionnaire mondial conditionnait en grande partie le diagnostic de la société national 34.
Autrement dit : dans ce contexte, pour un militant communiste chilien, accepter le dialogue avec la Yougoslavie voulait dire accepter l’existence d’une voie politique tout à fait différente de celle que préconisait Moscou et surtout, reconnaître la valeur du modèle revendiqué depuis plusieurs années par les socialistes dans les débats autour du mouvement socialiste international.
En fin de comptes, les Yougoslaves étaient conscients de cette superposition inévitable entre la politique nationale et les affinités géopolitiques, ils comprenaient bien que leurs rapports avec le Parti communiste au Chili dépendaient en grande partie de l’évolution des alliances locales. Comme indiqué dans le rapport, pendant son voyage, Contreras avait justifié le rapprochement des communistes et socialistes en affirmant que leur union était devenue maintenant possible grâce au fait que « les socialistes ont changé leurs positions ». L’auteur de l’écrit soulignait que cette justification n’était pas étonnante : c’était exactement ce que les fonctionnaires du PCCH disaient à propos de la Yougoslavie qui, selon eux, s’était finalement « approchée de leurs positions, en corrigeant ses erreurs» 35.
CONCLUSIONS
Au fil des années 1950 et dans le cadre d’une stratégie générale visant à élargir leur réseau d’alliés au-delà de l’Europe, les Yougoslaves développent une activité ambitieuse en Amérique latine et particulièrement au Chili. Suite à certaines visites à caractère exploratoire, Belgrade entame une activité intense dans ce pays du Sud à partir de 1954 et privilégie notamment les liens avec le Parti socialiste populaire avec qui les Yougoslaves partagent un ensemble de valeurs et d’affinités idéologiques. C’est notamment à travers l’action de certains individus et lors de certains voyages politiques que se tissent ces liens: la visite de Veljko Vlahović au Chili en 1954, puis celle d’Oscar Waiss et Aniceto Rodriguez en Yougoslavie en 1955, donnent lieu à des rencontres et des échanges personnels qui permettent de renforcer ce sentiment d’affinité idéologique et humaine et qui encouragent la curiosité des uns et des autres, puis la connaissance mutuelle et l’apprentissage. À partir de la fin des années 1950, suite à cette expérience particulièrement fructueuse avec les socialistes et dans un contexte plus favorable au dialogue avec Moscou, Belgrade décide aussi de tendre la main au Parti communiste chilien, devenu partenaire politique des socialistes dans un front commun. Cette initiative s’avère néanmoins plus pénible, car les rapports avec les communistes sont toujours contaminés par une certaine méfiance et malgré leur progressif rapprochement, le PCCH s’efforce toujours de garder une certaine distance critique vis-à-vis de la Yougoslavie. Ces difficultés deviennent évidentes lors de la visite en Yougoslavie du sénateur Victor Contreras en 1963, qui selon les sources yougoslaves se montre toujours distant, mal à l’aise et soupçonneux face à ses hôtes, alors que son compagnon de voyage, le socialiste Raul Ampuero, se conduit avec une grande aisance et familiarité dans le pays balkanique.
Les échanges et les expériences de voyage que nous avons analysées sont certainement uniques et particulières, notre interprétation de ces évènements doit donc rester prudente. Ces épisodes confirment néanmoins l’importance des connexions personnelles et des voyages dans la vie politique de la Guerre froide : certains individus jouent un rôle privilégié dans le tissage des rapports politiques transnationaux et internationaux, leurs actions et leurs ambitions permettent de créer un espace d’échange et de partage idéologique même quand la distance physique semble infranchissable. Cette importance incontestable de l’action individuelle est pourtant complémentaire du poids aussi inévitable du contexte politique national et global, car le tissage de ces liens dépend aussi des articulations très fines entre les enjeux politiques locaux et internationaux. Comme nous l’avons vu, la décision des socialistes chiliens de se rapprocher de Belgrade au début des années 1950 est en grande partie la conséquence d’un processus de radicalisation idéologique qui s’explique notamment par l’expérience de ce parti dans la politique nationale. Cela vaut aussi pour le dialogue entre Belgrade et le Parti communiste chilien, devenu possible grâce au rapprochement entre socialistes et communistes au niveau local.
L’alignement de certains facteurs au niveau local et international peut ainsi parfois donner lieu à des connexions imprévues. C’est le cas du régime yougoslave avec les socialistes chiliens, mais certaines sources suggèrent que c’est aussi le cas du Parti communiste, car malgré l’expérience décevante de Contreras en 1963, les rapports des communistes avec Belgrade ont continué à se développer dans les années suivantes. De nouvelles délégations incluant des cadres comme Alejandro Toro, Manuel Cantero et José Oyarce se sont rendues en Yougoslavie quelques années plus tard et les sources yougoslaves affirment même que, vers le milieu des années 1960, le Parti communiste chilien était « le seul parti communiste en Amérique latine avec lequel nous entretenons des rapports intensifs » 36. En décembre 1965, Contreras a fait une longue intervention conjointe avec Salvador Allende au Sénat du Chili pour rendre hommage à la Yougoslavie socialiste lors des vingt ans de la fondation du pays, en louant le courage des Yougoslaves et en faisant valoir leur développement économique et social remarquable 37. Ainsi, le voyage de 1963 semble avoir renforcé les bases du dialogue entre les Yougoslaves et les Communistes chiliens malgré toutes les difficultés.
L’étude du développement des rapports entre Belgrade, les socialistes et les communistes dans les années ultérieures dépasse les limites de cet article. Les sources ici analysées suggèrent pourtant que ces connexions sont non seulement nombreuses, mais elles sont aussi révélatrices et sont d’une importance incontestable pour l’histoire internationale et transnationale du socialisme yougoslave et de la gauche chilienne. Ainsi, nous espérons à l’avenir pouvoir élargir et prolonger cette enquête pour atteindre les années 1970 et 1980, car l’étude de ces rapports pourra potentiellement éclairer des aspects inexplorés de l’expérience de l’Unité populaire, de la dictature d’Augusto Pinochet et des projections internationales de la crise yougoslave.
SOURCES D’ARCHIVES
Archives Yougoslaves (AJ)
Fonds 507: “Commision de relations internationales de la Ligue des communistes de Yougoslavie”.















