PRÉSENTATION
Après la Conquête, les Espagnols s’appuient pour gouverner la Nouvelle-Espagne sur les chefs traditionnels indigènes, car ils représentent une autorité reconnue dont il leur est difficile de se passer pour se faire entendre et accepter des millions d’hommes et de femmes qui vivent sur ce territoire. Ils leur donnent divers noms: « cacique », en reprenant le mot qui caractérisait les chefs des Antilles, ou « seigneur », qu’ils empruntent au vocabulaire européen, ce qui ne reflète pas la complexité du monde qu’ils rencontrent et les différents niveaux de commandement qui existent. Si la monarchie défend l’autorité des chefs indigènes, « il est juste qu’ils conservent leurs droits »1, mais leurs prérogatives sont amoindries. L’exercice de la justice leur échappe, et l’établissement des agents de la Couronne (corregidores, alcaldes mayores) puis du conseil municipal élu, le cabildo, réduisent encore le champ de leur autorité2. Ils déplorent la perte des terres qu’ils disent leur appartenir -sans préciser à quel titre-, de la main d’œuvre et des tributs. Ils bénéficient cependant de certaines attentions qui les distinguent des simples macehuales, les Indiens du commun. Ainsi, ils ne peuvent pas être entendus par des juges ordinaires3 et ils continuent de bénéficier d’une certaine position dans la société coloniale ; cependant ils ne peuvent que constater la perte de leur autorité.
Afin de défendre leur pouvoir, les seigneurs indigènes développent plusieurs stratégies complémentaires. D’une part, ils portent plainte devant les tribunaux pour obtenir la reconnaissance de leurs droits, en particulier sur les terres. D’autre part, ils s’immiscent dans les élections du cabildo afin de garder la conduite de leurs communautés. Enfin, ils s’adressent au roi pour obtenir la reconnaissance de leurs privilèges et de leur autorité en lui écrivant de nombreuses lettres. Si leurs revendications sont connues, car elles ont fait l’objet de nombreuses monographies (Fernández de Recas 1961 ; Menegus Bornemann 2002, 213-230 ; Cruz Pazos 2004, 149-162 ; Menegus Borneman et Aguirre Salvador 2005 ; Vargas Betancourt 2011 ; De Rojas 2017), et ont une grande valeur informative, elles méritent d’être regardées sous un autre angle, notamment du point de vue rhétorique. Les travaux sur les lettres privées ou officielles des indigènes qui ont été jusque-là menés se concentrent généralement sur les aspects linguistiques et le lexique afin de déterminer la permanence et les évolutions des langues indigènes (nahuatl, maya yucatèque) à l’époque coloniale. Ils portent sur des ensembles documentaires plus ou moins importants -ce sont souvent des études de cas, mais certains reposent sur un corpus d’une vingtaine d’écrits- venant d’un seul et même lieu : Jalisco, Soconusco, Yucatan ou Guatemala4. Nous nous proposons ici de nous appuyer sur un large corpus homogène, tant au niveau des requérants (les seigneurs nahuas) que des autorités (le roi) auxquelles ils s’adressent5, de la zone géographique (le centre du Mexique), de la thématique (la défense de leurs droits), et de l’époque (1530-1570) pour en faire une analyse globale embrassant tous les procédés d’écriture, rhétorique et lexique compris. C’est tout l’intérêt et l’originalité du travail présenté ici.
Nous connaissons 23 lettres adressées par les seigneurs du centre de la Nouvelle-Espagne aux souverains espagnols (20 sont adressées au roi, deux au prince Philippe, une à la reine), pour la période de 1532 à 1566, pour défendre leur pouvoir ; nous en donnons la liste à la fin de ce travail. La dispersion chronologique est la suivante : 1532-1536 : 2; 1550-1555 : 6; 1556-1560 : 5; 1561-1565 : 8; 1565-1566 : 2. Certains caciques ont écrit plusieurs lettres: don Antonio Cortés Totoquihuetztli (4); don Pablo Nazareo (3); don Esteban de Guzmán et don Pedro de Moteuczuma Tlacahuepantli (2)6. Onze lettres sont individuelles et 12 collectives7. Une lettre de don Antonio Cortés Totoquihuetztli est signée de 12 Indiens de Tlacopan (Lettre 5), celle de don Hernando de Molina de 14 Indiens d’Azcapotzalco (Lettre 12). 16 sont écrites en espagnol, 1 en nahuatl et en espagnol, 1 en nahuatl et 5 en latin. Ces lettres au roi, parfois accompagnées d’autres documents, sont examinées par les auditeurs qui en prennent connaissance avant d’être adressées au souverain ou au Conseil des Indes. Nous avons ainsi mention d’autres lettres dans les papiers de l’Audience de Mexico qui ont disparu8.
Nous nous intéresserons ici aux procédés d’écriture dont les seigneurs nahuas usent pour faire avancer leur cause auprès du roi. Quel est le vocabulaire mobilisé ? Comment sont construits les argumentaires ? Quels sont les codes d’écriture, occidentaux ou indigènes, suivis ? Les lettres sont-elles de leur main ? Enfin, se distinguent-elles de celles des Espagnols ? Et que disent-elles de la place des caciques dans la société coloniale et de la façon dont ils se voient eux-mêmes, car elles sont aussi des représentations de soi ? Les lettres de notre corpus étant principalement écrites en espagnol ou en latin, notre interrogation portera sur l’adoption et l’appropriation de l’art épistolaire espagnol par les seigneurs nahuas, sans prétendre qu’il s’agisse de traduction de lettres rédigées préalablement en nahuatl.
SOUVERAIN ET VASSAUX : LE REGISTRE DE LA SOUMISSION
Le terme de lettre ou « carta » qui qualifie ces documents ne nous renseigne pas vraiment sur leur contenu, ni sur leur forme. Ce sont en fait des requêtes dans lesquelles les seigneurs en appellent au roi pour défendre leurs droits, leurs biens et leur pouvoir, qui empruntent au genre de la petitio. Ce sont des suppliques. Elles sont généralement courtes, mais peuvent compter parfois plusieurs folios, notamment celles en nahuatl et en latin. Elles sont assez standardisées dans leur présentation. Elles débutent par une formule d’adresse, qui commence par: « Sacra, Cathólica, Cesárea Magestad » généralement, parfois « Sacra, Cathólica Magestad », sans distinction qu’il s’agisse de Charles Quint ou de Philippe II, suivie de la position sociale du requérant et des marques de soumission en appelant à la clémence et à la bienveillance du roi : « besa las muy altas manos de vuestra Majestad » (Lettre 2, 103). Viennent ensuite l’énoncé de la cause, souvent un état de la situation qui est dénoncée, et la demande particulière. Les lettres se terminent invariablement par un « el humilde criado y leal vasallo » ou « De V. M. menores siervos y leales vasallos que sus reales pies y manos besan », qui renvoie à la formule d’ouverture, suivi des signatures des requérants. Il en va de même lorsqu’elles sont adressées à la reine ou au prince Philippe, le futur Philippe II. Elles n’offrent pas une grande originalité formelle, bien au contraire, elles sont conformes aux usages du temps.
Les mots de la soumission
Les seigneurs insistent dans leurs lettres sur leur condition de vassal et sur la toute-puissance du roi dont ils attendent les bienfaits. Leur déférence envers la personne royale est rappelée et leur attachement à la personne du roi soulignée : « obedeceremos y honraremos al rey de Castilla hasta el fin de los siglos » ; « muy poderoso señor y príncipe nuestro » (Carta 7, 192 et 194). Le discours peut se faire attentionné : « Guarde y aumente nuestro Señor el felicísimo estado de V. M. por muchos años en su santo servicio » ou
«Nuestro señor la cesárea persona de V. M. guarde muchos años con acrecentamiento de mayores reynos » (Lettre 2, 164 ; Lettre 6, 189 ; voir aussi Lettre 11, 211).
Les seigneurs nahuas usent d’un lexique étendu pour parler du roi. Il est le roi, le souverain, notre seigneur, notre prince, sa majesté, son altesse royale. Notons qu’ils réservent en général le terme de « roi » (rey) quand il est question du pouvoir exercé sur la terre et les hommes : « el rey de España », même dans la version en nahuatl d’une lettre (« yn castillan tlatoani yn rey ») (Lettre 7, 194, dans sa version en nahuatl). Les titulatures sont répétées. Don Francisco Verdugo dit 4 fois « V. M. » et 3 fois « vuestra alteza » dans sa courte lettre (moins de 500 mots) (Lettre 9, 201). Don Pedro de Montezuma mentionne 10 fois « vuestra sacra majestad » en 1560 (Lettre 11, 211). Le titre d’empereur, « imperator », n’apparait que dans une lettre en latin adressée à Charles Quint (Lettre 5, 176). Nous remarquerons que dans les lettres en nahuatl sont utilisés les titres en espagnol « yn tiRey Don Felipe nuestro señor » (Lettre 12, 176), ou « principe, emperador, rey » (Lettre 7, 191-194), juxtaposés avec d’autres en nahuatl comme tlatoani. Il en va généralement ainsi pour toutes les charges coloniales et les concepts espagnols remarquent les études sur les lettres en nahuatl (Hernández de León-Portilla 2000, 275 ; Figueroa Saavedra 2022, 202).
Le registre de la soumission est tout autant présent et étendu. Les seigneurs se disent le plus souvent ses vassaux (vasallos), mais aussi ses familiers (familiares, criados), ses sujets (súbditos), voire ses esclaves (siervos, esclavos). Les mots utilisés dans les lettres en latin concernant l’esclavage sont traduits diversement dans leur version en espagnol. Les seigneurs d’Azcapotzalco parlent de « mancipia » et de « famuli », termes qui sont traduits en espagnol respectivement par « esclavos » et par « siervos » (Lettre 13, 213), mais aussi par « súbditos » par Agustín Millares Carlo dans une autre lettre (Lettre 22, 341). Les seigneurs se disent humbles, misérables, indignes, fidèles, soumis. Ils exposent toujours leurs requêtes humblement. Ils demandent, « pedimos », ils implorent, « imploramos », ils supplient (beaucoup), « suplicamos », et même parfois à genoux. Don Pablo Nazareo reprend en une phrase tous ces éléments d’une façon synthétique : « que por la virtud y gracia del dicho real título, humildemente lo pedimos, con inmensa clemencia se digne admitirnos entre los familiares y criados de vuestra sublime majestad bajo nuestro voto inconmovible » (Lettre 15, 237). L’humilité s’inscrit doublement dans un registre politique, par rapport au souverain, mais aussi religieux, témoignant de la soumission à l’Église et en rappelant la condition de nouveau converti9. Les procédés de répétitions et d’accumulation sont manifestes. Ils ne sont pas propres à l’écriture européenne, mais ils témoignent d’une insistance à dire les choses au roi dont on attend des bienfaits.
L’utilisation du terme de vassal vise à renvoyer chacun dans son rôle et de mettre chacun face à ses obligations. La vassalité est un rapport social contractualisé ou solennisé qui implique des droits et des devoirs pour chacune des parties. Il appartient aux seigneurs d’informer sinon de conseiller le roi. Ils entendent mettre au courant le roi de leur situation : « hazemos saber a V. M. », « dezimos y avisamos a V. M. » (Lettre 4, 163 ; Lettre 20, 285). Le roi ne peut se laisser abuser par de vulgaires mensonges et ne peut que leur donner raison : « suplicamos a V. M. es que sea servido de no dar crédito a unos capítulos que el cabildo desta ciudad de México de los españoles piden », et demandent que « V. M. nos haga merced de cometer la averiguación desto al visorrey don Luis de Velasco » (Lettre 18, 254). Les engagements qui ont été pris doivent être respectés. Ils rappellent les promesses qui leur ont été faites. Don Martín Cortés Nezahualcoyotl réclame ainsi à Charles Quint les terres concédées par Cortés à son oncle don Pedro de Alvarado Quanacutzin, seigneur de Tezcoco10. Don Pedro de Montezuma souligne à Philippe II qu’il a rencontré son père Charles Quint à Madrid quand il est venu en Espagne en 1528, en compagnie de Cortés (Lettre 23, 369 ; Pérez Rocha et Tena 2000, 31). Ils entendent par là même discuter avec le roi directement de ces questions de vassal à souverain, quitte à venir le rencontrer en Espagne. Don Hernando Pimentel demande au roi de pouvoir passer en Espagne pour s’entretenir avec lui de ces problèmes « para su buena gobernación y para que mejor se pueda perpetuar en servicio de V. M. » (Lettre 6, 189). Don Esteban de Guzmán use d’un autre procédé littéraire en interpelant le souverain directement : « Escuchad, muy poderoso señor y príncipe nuestro » (Lettre 7, 192 dans la version en espagnol). Don Antonio Cortés l’apostrophe à son tour : «Audisti, clementissime Rex » (Tu as entendu, roi très miséricordieux) (Lettre 5, 173). Remarquons que, dans ces deux cas, il s’agit d’une traduction d’une lettre originellement en nahuatl ou en latin. Parfois, tout de même, ils soulignent que si les ordres du roi n’ont pu être exécutés à leur satisfaction, «creemos que ello ha sido solo a causa de nuestros pecados » (Lettre 7, 191, dans sa version en espagnol). Le roi ne saurait en rien en être responsable. Ainsi, au motif des mauvais conseillers, s’ajoute celui de la condition des requérants.
Ce rapport de dépendance, quoi qu’exprimé avec des mots espagnols, peut être compris par les Indiens car du temps de la Triple alliance entre les cités de Tenochtitlan, Tetzcoco et Tlacopan, de nombreuses cités leur étaient sujettes et leur versaient en reconnaissance un tribut.
La vassalité est caractéristique du rapport instauré entre le roi et ses sujets. Mais est-elle réservée aux seigneurs indigènes ? Les Espagnols qui défendent les droits de leurs épouses indigènes y font de la même façon référence11, afin de forcer la similitude de leur situation avec celle des caciques indigènes. De nombreuses lettres d’Espagnols publiées par Francisco del Paso y Troncoso insistent sur cette dépendance12. Le vocabulaire de la déférence est habituel dans toutes les suppliques au pouvoir (Adámez-Castro 2020, 53).
Les vertus du souverain
Les seigneurs parent le prince de nombreuses vertus : « clemencia », « virtud », « tu ingenio real », « benignidad », où sens politique et attentions chrétiennes se côtoient en accord avec la rhétorique du temps. Ils participent de cette manière à l’exaltation de la personne royale. Ils mentionnent souvent sa justice, qui est son pouvoir par excellence, d’autant qu’ils réclament son intervention alors qu’ils se disent persécutés et exploités.
Ils évoquent tout d’abord la grandeur du roi. Ils mentionnent d’une part l’étendue des terres sous sa domination. Don Esteban de Guzmán et don Pedro de Moteuczuma Tlacahuepantli inscrivent le Nouveau Monde dans un rapport à l’Espagne : « gobernáis en nombre de nuestro señor Jesucristo la Vieja España y esta Nueva España » (Lettre 7, 191, dans sa version en espagnol). L’empire est ainsi convoqué : la vieille Espagne comme la nouvelle, sans oublier la vaste mer océanique où s’exprime par-dessus toute la puissance du monarque. Don Pedro de Moteuczuma Tlacahuepantli évoque son «triunfo y gloria de sus enemigos » (Lettre 11, 211). Le caractère martial, guerrier, est affirmé, il renvoie à un passé ancien et glorieux, et vraisemblablement à la conquête de l’Amérique.
Ils insistent d’autre part sur sa toute-puissance en usant d’un autre procédé d’écriture à base de superlatifs : « invictísimo », « felicísimo heredero del emperador », « un tal gran rey ». Don Pablo Nazareo pratique communément l’emploi des superlatifs dans toutes ses lettres en latin. Il commence l’une d’elle par une adresse particulièrement longue et complète qui rappelle tout ce qu’est ou doit être, selon lui, un souverain : « Invictissimo Hispaniae omniumque Indiarum maris oceani totius Novae Regi serenissimo » (Lettre 14, 227). De la même façon, la reine est « Serenissimae Hispaniarum omniumque Indiarum maris oceani totiusque huius Novae Hispanae Reginae pientissimae nostraeque dominae clementissimae » (Lettre 15, 235). D’autres superlatifs sont utilisés par le principal et regidor du cabildo de Tlacopan don Jerónimo del Águila : « poderosísimo señor », et par don Antonio Cortés, en latin : « clementissime Rex » (Lettre 21, 287 ; Lettre 5, 173).
Il est aussi question de l’amour du roi pour les Indiens en l’inscrivant dans un cadre chrétien et moral. Un bon roi se soucie du bien-être de ses sujets : « sabemos el gran amor que sentís por nosotros », « ese vuestro amor se manifiesta en los muchos y justos mandamientos que para nuestra defensa habéis dado vos y vuestro padre » (Lettre 7, 191 dans sa version en espagnol), ce qui apparait clairement comme une définition du bon gouvernement. Don Antonio Cortés évoque encore : « la bondad a menudo experimentada, el candor del alma, y el amor único que V. M. hasta ahora ha tenido » (Lettre 5, 168, trad. en espagnol) et don Hernando Pimentel « su gran christiandad » (Lettre 19, 257).
Les seigneurs lui rendent grâce pour tout ce qu’il a fait pour eux. Ils rappellent les bienfaits de la Conquête, notamment l’évangélisation, qui leur a permis d’ouvrir les yeux, quitte à déconsidérer les temps plus anciens de leurs ancêtres: « no somos sino unos pobres, miserables y barbaros, tales en suma como nuestros antepasados, los cuales en el tiempo de su idolatría fueron gente rustica y abyecta y estuvieron desnudos de las dotes de cuerpo y alma, entre las que sobresalen las virtudes y las letras, las que ciertamente ni en sueños conocieron » disent les principales d’Azcapotzalco (Lettre 13, 214, trad. du nahuatl en espagnol). Don Jerónimo del Águila de la même façon écrit: « antiguamente […] caresçiamos de lumbre spiritual y juntamente de verdadera y humana policía » (Lettre 21, 287).
Des seigneurs fidèles
Les seigneurs se présentent au roi comme des seigneurs légitimes et de fidèles vassaux afin de se montrer comme des interlocuteurs nécessaires et incontournables de la société coloniale. Ils ont soin de dire leur pouvoir hérité de leurs pères et de se distinguer des macehuales. Ils revendiquent une forme de prééminence : « nos qui a preclaris et nobilibus patribus sumus » (nous qui descendons de pères illustres et nobles) (Lettre 5, 169). Ils ont une haute idée de leur pouvoir aussi demandent-ils souvent, comme signe de reconnaissance de leur pouvoir, le droit de porter l’épée, d’avoir une arquebuse, des escudos de armas, etc. Le gouverneur et les principales de Tlaxcala s’adressent au roi pour « tener armas y cavallos para el servicio de S. M. como hijos dalgo y cavalleros, pues lo son » (Lettre 17, 401). L’appropriation de la particule « don » vise aussi à les distinguer des simples macehuales et des principales qui sont les notables de rang inférieur. Ils font montre d’être capables de gouverner avec sagesse et inscrivent leur propre descendance dans ce rapport de pouvoir et de déférence.
si se piensa que no somos capaces de regirnos y gobernarnos bien y de administrar rectamente la justicia, que se dicten las leyes más convenientes para que podamos cumplir debidamente nuestro cargo; y si no las cumpliéremos, que se nos castigue, pero que no se prive a nuestros descendientes de su derecho y de la gobernación (Lettre 7, 193, dans sa version en espagnol).
Ils revendiquent le titre de « seigneur » qui leur a été donné par les conquistadores de la Nouvelle-Espagne, il n’est pas précolombien. Et puis il est resté et le dispute à celui de « cacique », que les autorités vont utiliser pour en faire une institution coloniale. Don Antonio Cortés Totoquihuaztli se dit « señor de Tlacopan » en 1552, don Francisco Verdugo « señor y cacique » de Hueytlihuacan en 1556. Don Pedro de Santiago et les auteurs de la lettre au roi de 1563 parlent des « caciques y señores naturales ». Ces usages sont d’autant plus intéressants que, depuis 1538, une cédule royale a interdit l’usage du mot « seigneur » (señor) pour qualifier leur autorité, car il n’y a qu’un seul seigneur, le roi d’Espagne. Elle préconise de lui préférer celui de « principal »13.
Dans quelques cas, ils usent de nomenclatures précolombiennes. Don Antonio Cortés Totoquihuaztli se dit tlatoani en 1561 (Lettre 4, 163)14, qui est le titre que portaient les chefs nahuas au moment de la Conquête. Moctezuhma était notamment le tlatoani de Mexico-Tenochtitlan. Mais il ne semble pas y avoir de règle, car don Antonio Cortés Totoquihuaztli se définit différemment dans ses lettres au roi : il se dit seigneur et gouverneur dans l’une, tlatoani et cacique dans l’autre, et gouverneur dans la dernière (Lettre 3, 161 ; Lettre 4, 163 ; Lettre 5, 167). Le terme de gouverneur désigne le membre élu du cabildo et vise clairement à montrer son inscription dans le nouvel ordre colonial. Don Pedro de Xochimilco se dit cacique et gouverneur (Lettre 20, 281). Don Juan de Coyoacan réclame même que la charge de gouverneur soit transmise de père en fils15.
Les seigneurs disent en fait, à travers leurs titres, leur aptitude à commander et à être des interlocuteurs du roi en se situant dans une longue trame temporelle. Ils évoquent pour ce faire, d’une part, leur généalogie, qui atteste de leur légitimité à gouverner, tout en attendant du roi qu’il confirme leur pouvoir, attitude qui renvoie au rapport entre le souverain et ses vassaux qui dépendent de lui. Et, d’autre part, l’importance de leur lignage en montrant leurs liens avec les grandes maisons royales précolombiennes, au premier titre desquelles figure celle de la maison de l’ancien souverain Moctezuhma.
Les seigneurs disent tous tenir leurs pouvoirs de leur père, en s’attachant particulièrement à mentionner qu’il était seigneur avant l’arrivée des Espagnols afin de mieux établir leur droit. Le seigneur de Tlacopan, don Antonio Cortés Totoquihuetztli [Totoquihuatztli], écrit ainsi que « mi padre, […] era señor cuando vino el marqués del valle [Hernán Cortés], y mis agüelos, señores de Tlacopan » (Lettre 3, 161). Des documents plus tardifs développent la même attention. Don Tomás de Rojas dit être le fils légitime de don Diego de Rojas, et le petit-fils de don Tomás Guilacapici et l’arrièrepetit-fils de Tozcocole, seigneur de Cuauhtinchan au temps de Cortés16. Le souci de la transmission du pouvoir est aussi une de leurs préoccupations. Don Antonio Cortés Totoquihuetztli demande le 15 mars 1556 aux membres du Conseil des Indes qu’il maintienne la seigneurie de Tlacopan et fasse en sorte que son fils aîné, son petit-fils et ses descendants soient à jamais caciques17. Ils se soucient de leur descendance. Le gouverneur de Tlaxcala demande des privilèges pour « los hijos y nietos y descendientes de los principales y señores de esta provincia » (Lettre 17, 404).
Cette affirmation témoigne de l’adoption d’un point de vue en grande partie espagnol, où la transmission se fait de génération en génération, alors que dans le monde précolombien le pouvoir se transmettait souvent de frère en frère, comme à Coyoacan -le cacique du lieu, don Juan de Guzmán, écrit ainsi au roi qu’à la mort de son frère Hernando, il lui succéda comme seigneur (Lettre 2)-, ou était partagé entre plusieurs seigneurs dans les grandes cités comme Tlaxcala18. Elle n’est pas sans parti pris. Quand don Pablo Nazareo précise les généalogies des seigneurs dont il défend les intérêts et précise la pureté : « habeamus nostram genealogiam ex puris regibus naturalibus in recta linea » (Lettre 14, 231), il dénonce d’une certaine manière toutes les formes d’usurpation des seigneuries indigènes par des métis ou des Espagnols mariés à des Indiennes. Don Diego Huanitzin (écrit Huanichl dans la lettre), seigneur d’Ecatepec, critique ainsi le fait que Cristóbal de Valderrama reçoive le tribut du lieu à sa place car il s’est marié à une fille de Moctezuhma, doña Leonor (Lettre 1, 100)19.
Tout lignage n’a pas la même valeur. Afin de dire leur importance, les seigneurs mettent un point d’honneur à souligner leurs liens avec la famille du dernier souverain aztèque ou à se revendiquer proches de lui. Cela leur donne davantage d’importance. Ainsi les seigneurs de Tlacopan, Mexico et Tetzcoco (don Cristóbal de Guzmán, don Hernando Pimentel et don Antonio Cortés) revendiquent leur illustre ascendance. Le seigneur de Hueytihuacan, don Francisco Verdugo Quetzalmamalitli, dit descendre du grand souverain de Tetzcoco Nezahualpilli (Lettre 1, 99 ; Lettre 9, 201). Juan Cano souligne de la même façon la parenté de sa femme avec le souverain aztèque, qu’il présente comme la fille légitime et l’unique héritière de Moctezuhma, quand il défend ses droits. Don Diego Arias de Sotelo, un Espagnol de Zamora, qui a épousé une princesse métisse, doña Leonor de Balderama y Moctezuhma, petite-fille de Moctezuhma, revendique des haciendas et des terres au nom de sa femme et de sa filiation directe et légitime (por línea reta legítima)20.
Les seigneurs soulignent leur fidélité et leur loyauté, caractéristiques du pacte vassalique. Le gouverneur et les principales des 4 cabeceras de Tlaxcala écrivent ainsi au roi en 1562 : « suplicamos a V. M. sea servido tener memoria de la fidelidad y lealtad grande con que nuestros padres y antepessados sirvieron a la corona real » (Lettre 17, 401) ; ils sont « verissimi ac fidelissimi » (très sincères et fidèles) renchérit don Pablo Nazareo (Lettre 22, 341), deux qualités indispensables à l’établissement de la confiance. Ils donnent corps à cette fidélité revendiquée en la racontant à travers un certain nombre d’actes au service du roi, qui ne sont pas sans rappeler les informations de mérites et de services (informaciones de méritos y servicios) qu’adressent les conquistadores au souverain pour réclamer des mercedes21.
Un autre aspect de leur fidélité est évoqué à travers leur conversion rapide. Ils revendiquent une conversion dès les premiers instants de la Conquête, l’exemple le plus parlant étant celui de don Juan de Guzmán : «somos cristianos y confesando como confesamos el santo nombre de Jesucristo » (Lettre 2, 104). Ils mettent en avant leur rôle dans l’évangélisation des leurs, en affirmant que leur conversion a servi d’exemple aux autres Indiens qui les ont suivis dans cette voie. Le principal et regidor de Tlacopan n’hésite pas pour sa part à vanter sa lutte contre l’idolâtrie : « me hallé al dissipar de muchos ídolos y casas de demonio » (Lettre 21, 287). La réalité de ces éléments est difficile à certifier. Don Esteban de Guzmán et don Pedro de Moteuczuma Tlacahuapantli évoquent « Dieu, la sainte Vierge et tous les saints » quand ils prêtent serment au roi (Lettre 7, 194).
Ces différents éléments attestent de la volonté des caciques de se situer dans le nouvel espace colonial. Leur soumission au roi ne fait aucun doute. Les qualificatifs utilisés dans leurs adresses au roi montrent en grande partie ce qu’ils en attendent. En insistant sur telle ou telle vertu prêtée au roi, ils orientent leur discours et le mettent dans les meilleures dispositions pour examiner leur requête et leur donner satisfaction. On peut penser aussi que se considérant eux-mêmes comme des chefs, quoi que d’une autorité inférieure, ils prétendent aux mêmes vertus que celles qu’ils prêtent au monarque espagnol, ce qui peut justifier leurs prétentions.
LES ARGUMENTAIRES
Nous pouvons noter que les seigneurs nahuas usent de procédés rhétoriques afin d’appuyer leurs demandes, en construisant rigoureusement leur propos, d’une part, en se référant à une vérité établie et bien connue, d’autre part, et, enfin, en se positionnant comme les protecteurs de leur communauté.
La construction des argumentaires
Les lettres des seigneurs au roi ne sont pas une suite de plaintes et de suppliques. Elles sont pensées, elles sont organisées et composées de paragraphes, desquels se distinguent les formules et adresses. Les arguments avancés, dûment classés, empruntent à l’histoire, la situation précolombienne, mais aussi à la réalité coloniale. Il y a une volonté manifeste de démonstration. La lettre des caciques d’Azcapotzalco se veut très didactique et énumère de façon explicite les huit points de l’exposé de façon formelle : « Primum, secundum, tertium, quartum, quintum, sextum, septimum, octavum » (Lettre 13, 218). Le souci de l’argumentation est permanent car il permet d’appuyer les demandes, mais aussi de se placer dans un type de rapport policé. Il concourt à être entendu et compris. Les seigneurs de la Nouvelle-Espagne commencent par dire le pouvoir du roi dans un premier paragraphe, puis se positionnent dans un deuxième paragraphe par rapport à lui, en montrant leur déférence -« ofrecemos »-, avant d’évoquer leurs demandes dans les paragraphes suivants en commençant toujours par « suplicamos » (Lettre 18, 253-255). La lettre de don Antonio Cortés comprends deux parties, une première où il expose la situation de Tlacopan dans de longues pages pour se plaindre des tributs versés, des terres spoliées et de la rapacité de Juan Cano, et une seconde où il précise ce qu’il attend du roi : « Et ut quae petimus in suma sint dicta paucis repetimus » (Et ce que nous demandons en somme, nous le dirons en peu de mots) et d’énumérer quatre points afin que les terres lui soient restituées (Lettre 5, 177-178).
Don Hernando de Molina et don Baltasar Hernández usent d’autres procédés rhétoriques pour favoriser le déroulé de la requête avec des phrases interrogatives plus à même de relayer leurs demandes et de relancer le discours : « N’est-il pas tout à fait téméraire d’oser écrire, non pas à un prince quelconque, mais à Votre Majesté, qui est tel ou tel grand roi ? » ; «Que pouvons-nous faire ? » (Lettre 13, 213-214, notre version d’après la traduction en espagnol).
Il y a un souci manifeste de la formule afin de toucher leur interlocuteur par leur pertinence, leur beauté, et leurs arguments. Les lettres sont généralement assez courtes et empêchent de visualiser ces éléments, mais certaines plus développées les laissent transparaitre. Les plus riches en procédés littéraires sont celles en latin, souvent assez longues, qui empruntent des motifs et des références aux auteurs anciens. Les procédés d’accumulation et de répétition touchent principalement les mots du pouvoir dont nous avons parlé plus haut, mais aussi d’autres domaines.
Certaines lettres sont des appels à la sensibilité de leur interlocuteur pour l’amener à écouter leur discours et épouser leur cause. Les seigneurs en appellent à la compassion du souverain. Ils souffrent. Ils dénoncent tous les mauvais traitements dont ils font l’objet, et qui les dégradent, ils évoquent leur « indicible sufrimiento », « aflicción », « gran vejación », « maltratamientos », « persecuciones », « opresión » (Lettre 7, 192). Don Juan de Guzmán dénonce les mauvais traitements reçus de Hernán Cortés et de ses hommes : « nos trata como a esclavos él y todos sus mayordomos y calpisques mas que ningun otro pueblo sirve y somos maltratados que quantos naturales » (Lettre 2, 104). Les seigneurs disent au roi leur désespoir. Le registre de l’affliction couvre un large spectre allant de la souffrance à l’abattement. Ils se disent affligés et meurtris au point de ne plus savoir quoi faire. Ils se disent abattus, « abatidos ». Réduits à la misère, ils ne sont plus rien. Pauvreté et misère sont associés dans leur discours (Lettre 18, 253). Ils évoquent le sort tragique des seigneurs de Tecpan, Tepetenchi et Olac, qui sont morts de faim après avoir perdu leurs biens : « los quales mueren de hambre » (Lettre 20, 283). Don Pablo Nazareo parle encore du grand nombre d’enfants, d’hommes et de femmes morts de faim, n’ayant ni eau douce, ni nourriture, ni vêtements, et de son propre père qui, les yeux pleins de larmes, supplia mille fois le capitaine de l’entendre (Lettre 22, 344). Ils racontent au roi combien tout cela les affecte matériellement et psychologiquement, c’est un appel au secours et à la protection royale.
Dans une de ses lettres, don Pablo Nazareo se plait aussi à évoquer de façon sensible le monde qui l’entoure. Il évoque le soleil qui inonde la Nouvelle-Espagne, et la musique divine, la symphonie de concorde et l’harmonie admirable entre les hommes (Lettre 22, 334-335), tout un univers sonore et sensoriel qui n’est pas sans parler de la divine création et qui prône le dialogue et l’écoute.
L’empire de la preuve
Si les seigneurs disent leur bon droit (ils déclarent, ils affirment), ils savent que les belles paroles ne sauraient suffire, aussi entendent-ils étayer leurs revendications en apportant des éléments concrets tirés de l’histoire, notamment dans les lettres les plus longues. Les gouverneurs d’Azcapotzalco affirment ainsi que leur propos peut être corroboré par le témoignage de personnes fiables et par des descriptions des terres (Lettre 13, 216). C’est dans ces passages que s’expriment véritablement les seigneurs et que le propos se fait plus personnel, même s’il n’évite pas certaines conventions propres à satisfaire le roi.
Les seigneurs rapportent la façon dont leurs pères et eux-mêmes ont été et sont au service du roi. Ils insistent en particulier sur l’aide qu’ils ont apportés à Cortés durant la Conquête. Don Juan de Guzmán écrit ainsi, en 1536, que son père, capitaine de Moctezuhma, a protégé les Espagnols durant leur fuite de la ville lors de la Noche Triste en 1520 (Lettre 2, 103-104). Don Pedro de Santiago affirme, quant à lui, avoir donné à Cortés 2 000 canoës et 12 000 soldats pour entreprendre le siège de Mexico (Lettre 20, 281)22. Et de conclure que, sans son aide pour la construction des navires pour faire le blocus de Mexico, les Espagnols n’auraient pas remporté la victoire. D’autres racontent comment ils participèrent aux expéditions dans le Nord. Don Francisco Verdugo évoque la conquête de la Nouvelle-Galice au côté de Nuño de Guzmán et la répression du soulèvement des Indiens chichimèques sous les ordres du vice-roi Antonio de Mendoza (Lettre 9, 201-202). Ils racontent l’histoire en se montrant sous un jour favorable pour faire aboutir leurs requêtes. Les seigneurs de Tlaxcala oublient de préciser qu’ils ont combattu les Espagnols pour ne rappeler que l’alliance qui s’ensuivit. Hernán Cortés raconte pourtant, dans sa deuxième lettre à l’empereur, qu’ils attaquèrent sa troupe quand elle s’approcha de leur territoire, et qu’ils tuèrent deux chevaux et blessèrent trois de ses hommes. Ce n’est qu’après plusieurs combats qui tournent à leur désavantage que les Tlaxcaltèques se résolurent à traiter avec lui pour forger une alliance23. L’affirmation de la fidélité de Moctezuhma envers la Couronne rapportée par don Pedro de Montezuma -il n’hésite pas à écrire au roi que son père Moctezuhma est mort à son service : « mi padre murió en servicio de vuestra real corona » (Lettre 23, 369)- participe à une réécriture de l’histoire. Ce type de valorisation des actions accomplies n’est pas sans rappeler les informations de mérite et de services produites par les Espagnols qui ont combattu pour le roi et qui réclament, à ce titre, des privilèges.
Ils ne sont pas avares non plus de paroles et de précisions quand ils réclament une terre qu’ils disent leur appartenir et en font tout l’historique (Lettre 5, 173 ; Lettre 14, 231).
Les seigneurs appuient parfois leurs propos en apportant des preuves de leurs dires, en produisant des documents pictographiques, des « pinturas » comme les appellent les notaires espagnols24. Ce peuvent être des cartes des territoires des seigneuries ou des généalogies. Ces dernières se confondent parfois avec l’histoire des villages et des cités précolombiennes, mais elles possèdent aussi leurs caractéristiques, qui les en distinguent en rapportant les nombreuses alliances matrimoniales et les filiations. Nous en connaissons un certain nombre qui ont été réunies dans des codex25. Les gouverneurs d’Azcapotzalco envoient au roi des peintures pour appuyer leur exposé de la situation : « Dans certaines des peintures que nous vous envoyons, vous pouvez voir comment les Espagnols […] ont pris le contrôle de nombreuses terres » (Lettre 13, 216, notre version d’après la traduction en espagnol), peut-être des cartes et des listes généalogiques, montrant les différents établissements dépendants (Laird 2016a, 23-74).
Don Pablo Nazareo témoigne d’un grand souci de la généalogie. Dans sa lettre du 17 mars 1566, il donne un véritable arbre généalogique des souverains de Mexico-Tenochtitlan. Il mentionne ainsi les 9 souverains aztèques de Acamapichtli à Moctezuhma, leurs années de règne, et leurs conquêtes ; la généalogie de don Juan Axayaca, frère de Moctezuhma et fils du seigneur de Tlacopan, et la sienne propre à Xaltocan (Lettre 22, 348). Don Hernández de Molina et don Baltasar Hernández d’Atzcapotzalco livrent dans leur lettre au roi les éléments sur la formation des cités de la vallée de Mexico que Tezozomoc a donné à ses fils (Lettre 13, 219-221).
Les lettres sont parfois accompagnées d’une information dans laquelle plusieurs témoins attestent de la légitimité des prétentions des caciques et confirment leurs prétentions. Ainsi les auditeurs de l’audience entendent-ils vérifier les demandes de don Juan de Guzmán en 1536. Ils joignent l’information à la lettre au roi. Plusieurs Indiens de diverses conditions (Pedro Tlilançi, Pedro Atenpenacatl, don Diego Guytecotle, Andrés Metateca, Martin Gueytecoci) sont ainsi convoqués comme témoins26. Ils font référence à leur tour aux traditions et à « la memoria de los mayores » (Lettre 13, 219).
Le bien être des peuples
Un autre argument développé par les seigneurs pour retrouver leur pouvoir est leur profonde aspiration à protéger leur peuple et à œuvrer à son bien-être. Il s’agit d’une attention que le roi d’Espagne peut comprendre. Ils revendiquent premièrement la protection des Indiens contre tous les mauvais traitements et autres abus des Espagnols et, secondement, la préservation de l’intégralité du territoire ancien de la seigneurie, donc de la communauté. Pour Don Esteban de Guzmán et Pedro de Montezuma, le déclin de la seigneurie est avant tout préjudiciable aux peuples qui voient les Espagnols intervenir dans leurs affaires. En 1562, les membres du cabildo indigène de Tlaxcala déplorent que l’alcalde mayor de la province occupe des fonctions de justice au détriment du gouverneur et des alcaldes, et demandent au roi que ces derniers puissent continuer de juger en première instance, et que l’alcalde mayor se contente des appels (Lettre 17, 405).
Les seigneurs revendiquent le territoire « historique » de la seigneurie. Ils expriment le désir de voir certains villages, qui jadis leur appartenaient, revenir dans la communauté sous leur autorité. Don Pedro de Santiago, seigneur de Xochimilco, relate ainsi « la dicha ciudad fue desposeyda de los pueblos de indios, tierras y barrios de Totola, Guamilpa, Chalchutepeque, Quentepeque, Atoncometepeque, Nepopoalco, Ahuatlan » pour passer au roi, et demande que ces villages lui soient rendus (Lettre 20, 282). Ailleurs la seigneurie a été amputée par Cortés qui s’est réservé de nombreux villages. C’est le cas à Coyoacan, où le patrimoine seigneurial a entièrement disparu. Le cacique de Tlacopan, don Antonio Cortés Totoquihuetztli, rapporte que 8 ou 9 estancias de la seigneurie ont été données en encomienda à un Espagnol, Juan Cano (Lettre 3, 161 ; Lettre 4, 164 ; Lettre 5, 169-170). Il dénonce aussi qu’un certain nombre de terres accaparées par les Espagnols ont été vendues, ainsi l’auditeur, le licenciado Tejada, en a vendu une pour 40 000 pesos, et ils ont ainsi « muchas huertas y exidos y cavallerias de tierras » (Lettre 16, 246 ; voir aussi Lettre 4, 163). Don Hernando de Molina et don Baltasar Hernández soulignent que la plupart des champs hérités de leurs grands-parents leur ont été pris (Lettre 13, 215).
Les seigneurs revendiquent aussi des terres pour eux-mêmes, mais ils ont soin de préciser que c’est leur unique moyen de subsistance. La terre est synonyme de leur pouvoir et de leur prestige. Le cacique de Tlacopan, don Antonio Cortés Totoquihuetztli, réclame un village car il est sans ressource depuis qu’il a abandonné la charge de gouverneur. Il demande aussi au roi de lui confirmer sa seigneurie « para mejor servir » et un « escudo de armas » (Lettre 3, 162). Les villages et les terres évoqués sont généralement, selon leurs dires, des biens patrimoniaux, attachés à leur personne. Don Juan de Guzmán revendique en tant que fils de Moctezuhma deux villages, Cacualpa et Xiquipilco, qui appartenaient à son père et qui étaient «de su patrimonio y no del señorío » (Lettre 1, 99). Et don Juan Coayhuichl, petit-fils du seigneur Ahuicoci, oncle de Moctezuhma, demande un petit village appelé Tlahuitomisco que « mi abuelo dio a su hija, mi madre » (Lettre 1, 100). Ils dénoncent les appropriations de terres par les Espagnols et espèrent un juste retour aux choses. Hernando de Tapia, fils du gouverneur de Mexico, dit que son père avait deux villages, Oztuma et Alayuyztlan, qui lui ont été confisqués par le trésorier Alonso de Estrada (Lettre 1, 101). Ces usurpations peuvent être le fait d’autres Indiens. Dans les années 1540, don Pedro de Montezuma réclame le respect de ses droits sur les terres et les Indiens de Tula dont il a été dépossédé par les principales de la province (Pérez Rocha et Tena 2000, 31). Il est bien difficile de savoir quel était le statut des terres revendiquées par les seigneurs car, avant la conquête espagnole, il en existait plusieurs. La Conquête a bouleversé cet ordre des choses, et un mouvement de patrimonialisation de ces terres s’est effectué par les détenteurs des charges et leurs héritiers.
Le fait que ces lettres, ou la plupart d’entre elles, soient collectives vise à montrer que les revendications des seigneurs sont partagées par tous et font consensus, ou communauté pourrions-nous ajouter. Ils entendent par la même se défaire du reproche de ne chercher que leur propre intérêt. Le nombre de signataires vise à appuyer et à renforcer la requête, il en fait la force. Cela ne signifie cependant pas que tous ont participé à sa rédaction. Le collectif se retrouve dans l’utilisation de la première personne du pluriel : «nos », « nosotros », « que nosotros antiguamente teníamos », même quand les lettres sont individuelles (Lettre 3, 162).
A PROPOS DES AUTEURS DES LETTRES
Les lettres connaissent plusieurs niveaux d’intervention qui peuvent relever de personnes différentes: d’une part, elles usent des codes et des procédés d’écriture espagnols ; d’autre part, elles sont traduites ; enfin, elles apportent des éléments factuels pour appuyer la requête. Ce dernier point atteste qu’elles ont été rédigées à l’initiative des seigneurs et qu’ils ont contribué à leur écriture. Ils en sont les auteurs véritables. Ils les signent aussi, engageant ainsi leur parole.
La question de la langue
Les lettres des seigneurs nahuas au roi de notre corpus sont principalement rédigées en espagnol (18, dont une en nahuatl assortie d’une traduction comme il est d’usage)27. Il s’agit de témoigner de l’appropriation de la langue du souverain et se placer dans le cadre d’une culture commune. Ces lettres au roi furent-elles rédigées au préalable en nahuatl puis traduites en espagnol ou directement écrites en espagnol ? Cette question intéressante ne peut conduire à des conclusions, car nous ne disposons que d’une lettre en nahuatl, ce qui pourrait laisser penser à une écriture en espagnol. Cependant, les chercheurs ont remarqué que, dans l’espace maya, les caciques suivaient des modèles de lettres en espagnol qui étaient ensuite traduites en langue yucatèque (Raimúndez Ares 2019, 221). Peut-être en a-t-il été de même dans le Mexique central. Si les lettres furent traduites en espagnol par l’intervention d’un tiers, qu’il soit un indigène ou un espagnol connaissant bien cette langue, se pose la question de la fidélité de la traduction. Seule une analyse minutieuse peut permettre de déceler une intervention particulière de l’interprète, mais faute de connaitre le document en nahuatl, il n’est pas possible de se prononcer sur ce point. Nous savons en revanche que le cabildo de Xochimilco dispose d’un nahuatlato. Il a pu participer à la rédaction de la lettre au roi de 1563 (Lettre 20, 285).
Nous connaissons aussi 5 lettres en latin : elles sont écrites par don Antonio Cortés Totoquihuaztli en 1552 (1), don Hernando de Molina et don Baltasar Sánchez en 1561 (1) et don Pablo Nazareo, en 1561 et en 1566 (3), dans le but évident d’apparaitre lettrés et de prétendre rivaliser avec les Espagnols sur leur propre terrain. Cependant ils n’écrivent pas systématiquement au roi en latin, car nous leur connaissons des lettres en espagnol. Nous ignorons les raisons de ce choix, qu’ils n’expliquent jamais et qui ne semble pas motivé par la requête.
Les références culturelles
Les auteurs des lettres empruntent des motifs et des références communes européennes afin de construire un discours lettré comme les Européens. Plusieurs lettres font directement référence à des œuvres littéraires, soit religieuses soit politiques, afin d’appuyer leur propos. Don Pablo Nazareo convoque les auteurs latins dans sa défense des titres et privilèges de doña María, don Juan de Axayacan et doña Francisca. Il cite ainsi, quand il attend un don de Philippe II, un vers d’Ovide tiré de son Art d’aimer (liv. III, 653) : «Les présents, croyez-moi, séduisent les hommes et les dieux : Jupiter lui-même se laisse fléchir par les offrandes. Que fera donc le sage, lorsque le fou connaît lui-même toute la valeur d’un présent ? Il n’est pas jusqu’au mari qu’un présent ne rende muet » (Lettre 22, 336). Il ne s’agit jamais de citations gratuites, elles participent à la démonstration. Quand il donne un extrait des Institutes, un manuel de droit romain composé sur l’ordre de Justinien en 533 et consacré à la lutte contre les injustices, c’est pour inspirer Philippe II alors qu’il se plaint lui-même du traitement qu’il doit supporter (Normand 1991, 388). Don Hernando de Molina et don Baltasar Hernández évoquent, de la même façon, l’empereur Hadrien qui, interpellé par une femme, ne voulut pas dans un premier temps répondre jusqu’à ce qu’elle lui dise « noli ergo imperare » (alors ne sois pas empereur). Il se ravise alors pour honorer sa charge. Ils reprennent à leur compte le proverbe romain, « audaces enim fortuna iuvat timidosque reppelit » (la fortune sourit aux audacieux et repousse les timides) (Lettre 13, 214), que l’on retrouve dans l’Énéide de Virgile : « la fortune seconde l’audace » (liv. x, 284). Don Pablo Nazareo convoque Minerve, et Phébus qui éclaire le monde entier de la miséricorde : « tanquam Phebus misericordiae totum mundum illustrare » (Lettre 14, 227). Les gouverneurs d’Azcapotzalco se disent plus pauvres que le mendiant Iros, en renvoyant à l’épisode célèbre de l’Odyssée où ce dernier défend à Ulysse l’entrée du palais d’Ithaque (Lettre 13, 223). Don Antonio Cortés place des paroles dans la bouche des protagonistes à l’image des historiens romains. Il fait ainsi parler son père Totoquiuatzin quand il rencontre Hernán Cortés : « et sequentia verba marchioni proposuit » (et il s’adressa au marquis en ces termes) (Lettre 5, 176).
La mention d’épisodes de la Bible ne vise pas tant à montrer que l’on connait l’écriture sainte mais qu’on en saisit le contenu et qu’il doit inspirer les princes chrétiens. Don Pablo Nazareo cite abondamment l’Ancien testament, mais aussi l’Apocalypse de saint Jean (7-2). Il compare Philippe II à un autre David luttant contre l’idolâtrie, rappelant comment ce dernier avait abattu les Philistins. Il évoque le bon berger guidant son troupeau. Il raconte l’intercession de Jonathan devant Saul en faveur de David tirée du livre des rois (liv. I, chap. 19) (Lettre 14, 229 ; Lettre 15, 237). Le motif de David est repris dans ses différentes lettres. Don Antonio Cortés philosophe : « militiam hominis vitam esse super terram » (la vie de l’homme sur la terre est un combat) (Lettre 5, 167) en se référant à Job (7-1) : « N’est-ce pas un temps de corvée que le mortel vit sur terre, et comme jours de saisonnier que passent ses jours ? ».
Ces références témoigneraient ainsi tout autant de leur désir de se montrer à l’égal des Espagnols (ou de s’en approcher) que de leur acculturation. Certains Indiens ont suivi l’enseignement des frères, notamment des franciscains, dans les collèges ou au sein des couvents, et peuvent avoir une assez bonne connaissance de l’espagnol et du latin. D’autres connaissent bien les usages espagnols pour être allés dans la péninsule. Le fait qu’ils signent leur lettre montrent d’ailleurs qu’ils maitrisent quelques rudiments de l’écriture européenne. Au contact des Espagnols, ils ont beaucoup appris. Mais cela peut-il suffire pour produire de telles lettres ?
Il convient peut-être d’avoir un regard assez nuancé et de regarder la chronologie des lettres. Les premières lettres que nous connaissons datent des années 1530 (1532 et 1536). Nous avons affaire à des gens qui sont nés avant la Conquête et qui ont reçu peu d’éducation des frères, car ils n’étaient pas le public prioritaire visé par ces derniers. Leur pratique de la langue espagnole est rudimentaire, il n’est pas certain qu’ils aient eu accès à l’écrit. Il en va autrement pour les générations suivantes, car les jeunes enfants des caciques ont été mis dans des couvents pour apprendre la doctrine chrétienne et l’espagnol. Certains ont pu intégrer, après 1535, le fameux collège de Santa Cruz de Tlatelolco et donc s’approprier un certain nombre d’outils pour s’exprimer et reproduire des formules et des propos espagnols ; même si nous ne disposons pas d’indications à ce sujet. Des modèles d’écriture se diffusent dans les écoles et les collèges et dans les ouvrages qui circulent. Ainsi, les recommandations d’Érasme dans le De conscribendis epistolis de 1522 sont reprises en partie dans la grammaire de fray Maturino Gilberti parue à Mexico en 1559 (Laird 2016a, 32).
Don Pablo Nazareo, seigneur de Xaltocan, est un de ces Indiens acculturés formés par les religieux. Il est le fils de Coatzinteuctli et a été formé par les franciscains de Mexico, mais il est difficile de dire s’il a suivi l’enseignement, fameux encore à son époque, du collège de Santa Cruz de Tlatelolco. Il y donne par la suite des cours de gramática et comprend le latin ; il est le recteur du collège en 1552. Son latin n’est pas exempt d’erreurs parfois grossières et d’hispanismes (Normand 1991, 388)28, de confusions mais le latin des Espagnols du XVIe siècle n’est pas toujours lui non plus d’une excellente facture. Don Pablo Nazareo se soumet aux règles de la rhétorique espagnole pour plaire et montrer son acculturation. Il est pleinement intégré au monde colonial. Son discours s’accompagne de citations d’auteurs latins propres à montrer son éducation, sa culture, ses lectures, et sa capacité à les assimiler en les citant à bon escient afin d’appuyer sa démonstration. Il possède la culture classique à l’égal d’un Espagnol.
Cependant, il montre dans le même mouvement un profond attachement à la tradition indigène en racontant les exploits de ses ancêtres, n’hésitant pas à remonter aux temps les plus anciens. L’auditeur Alonso de Zorita qui l’a connu dit de lui, d’ailleurs, qu’il possédait de nombreux papiers généalogiques que lui avaient laissés ses parents (Zorita 1999, 1 : 10). Cela participe pleinement d’une tradition indigène, car il ne s’agit pas seulement de dire son histoire pour légitimer son héritage, mais aussi de s’inscrire en tant qu’individu dans une trame familiale et lignagère.
Aides et soutiens
Il apparait que la mise en forme des lettres est effectuée par des hommes rompus à cet exercice, et instruits des usages et des procédures administratives. Ce devait être des Espagnols, éventuellement des indigènes au fait des modalités d’écriture propres à l’administration espagnole. Mais il existait aussi des modèles de lettres, notamment de présentation, qui circulaient et qui pouvaient être aisément repris. Il y avait en outre des manuels pour écrire des lettres (Sáez Rivera 2017, 272-294 ; Luján Atienza 1999 ; Hummel, Kluge et Vázquez Laslop 2010). Il y a peu d’abréviations (V. M. pour vuestra merced ; V. A. pour vuestra alteza29), vraisemblablement car ce sont des lettres au roi, mais elles montrent une connaissance de leur usage30.
Dans certains cas, l’intervention est plus importante et dépasse la simple mise en forme. Des Indiens éduqués rédigent les lettres au roi pour le compte des caciques. Nous en avons identifié deux : Antonio Valeriano et don Hernando de Tapia. Antonio Valeriano met sa plume au service des caciques et des gouverneurs don Hernando de Molina et don Baltasar Hernández d’Azcapotzalco, ville dont il est par ailleurs regidor (Pérez Rocha et Tena 2000, 213). Il est né vers 1522/1526 à Azcapotzalco. Il entre au collège Santa Cruz de Tlatelolco en 1536. Il y est formé par fray Andrés de Olmos et fray Bernardino de Sahagún, qu’il accompagne pour ses travaux dès 1558. Outre le nahuatl, sa langue maternelle, il connaît l’espagnol et le latin. Il a la réputation d’être un des meilleurs latinistes et rhéteurs indigènes de la Nouvelle-Espagne (Sahagún 1984, 1 : 107 ; Torquemada 1975, 3 : 239). Andrew Laird confirme que son « texte est écrit dans un latin élégant » (Laird 2016a, 34). Antonio Valeriano traduit des classiques, notamment Caton, en nahuatl. Il forme au nahuatl le franciscain fray Juan de Torquemada qui lui rend un vibrant hommage dans sa Monarquía indiana. Antonio Valeriano est peut-être un macehual, un homme du peuple31. Son intégration dans la nouvelle société coloniale lui permet de devenir gouverneur des Indiens de Mexico en 1570. Il meurt en 1605 (Torquemada 1975, 3 : 114-115). On lui attribue la paternité du premier récit sur l’apparition de la Vierge de Guadalupe (León-Portilla 2000). Plusieurs lettres au roi d’Antonio Valeriano sont connues. Elles portent sur d’autres thématiques que celle de la seigneurie indigène, mais elles montrent une maitrise des codes du genre épistolaire. Dans sa lettre au roi de 1578, écrite en espagnol, à propos de l’envoi de frères augustins, il adopte « un ton quelque peu rhétorique, exprimant la gratitude de son auteur, au nom du peuple indigène », précise Miguel León-Portilla qui en a fait l’étude :
Por huir del pésimo vicio de la ingratitud que es uno de los que más Dios Nuestro Señor aborrece, me pareció, humil[de]mente, en nombre de todo este pueblo y ciudad de México, rendir a vuestra majestad las gracias de uno y del más singular beneficio que se nos podía hacer jamás como el que vuestra majestad, con su acostumbrada piedad y gran cristiandad, hizo a esta su ciudad y pueblo y naturales (Carta de Antonio Valeriano al rey, 1578, en León-Portilla 2015, 202).
Ici cependant, aucune référence au rapport roi-vassal, mais il est vrai que le propos n’est pas d’ordre politique et que Antonio Valeriano ne demande rien.
Ce n’est pas le seul indigène qui a pu jouer un rôle dans l’écriture des lettres au roi. En effet, don Hernando de Tapia, fils de don Andrés de Tapia Motelchiuhtzin, ancien cihuacoatl de Tenochtitlan, est interprète auprès de l’audience de Mexico pendant 17 ans à partir de 1532 (Pérez Rocha et Tena 2000, 40)32. Il a donc une bonne connaissance de l’espagnol et des procédures. Il signe une lettre à l’empereur avec plusieurs seigneurs et principales (Lettre 1, 99), et peut-être en est-il l’auteur.
D’autres lettres en latin ont pu être rédigées par des Indiens passés par le collège de Santa Cruz de Tlatelolco. Nous pensons notamment à celle de don Antonio Cortés, qui offre par ailleurs de singulières différences avec les lettres qu’il a écrit ou fait écrire en espagnol, qui sont courtes et sans références particulières, tandis qu’elle est plus développée et plus instruite33.
Il est vraisemblable que des Espagnols ont pu aider à écrire les requêtes des caciques au roi, notamment des religieux, car nous savons que ces derniers n’hésitent pas à se faire les porteurs des requêtes des communautés indigènes, même si leur niveau d’intervention reste à déterminer. Les Indiens de plusieurs villages du Chalco chargent en 1554 fray Bartolomé de Las Casas de les représenter auprès du roi et de plaider leur cause pour mettre fin à leurs tourments. Le fait que les dominicains soient implantés à Chimalhuacan a dû fortement influer sur cette demande des caciques. De la même façon, les seigneurs demandent la protection de Las Casas en 1556 (Lettre 9, 199). En 1560, fray Juan de Córdoba demande l’annulation d’une dette de huit mille pesos du village de Tenango au nom de la communauté34. Il est concevable, dans ces conditions, de penser que des clercs ont pu inspirer ces lettres. Le fait, par exemple, que les caciques de Mexico, Tezcoco et Tlacopan soulignent la protection des franciscains (Lettre 7, 192), et que don Juan de Guzmán rappelle les intercessions du père Pedraza, le chantre de Mexico (Lettre 2, 104), pourrait laisser entendre leur influence dans leur requête au roi. Les interventions des religieux dans les affaires des villages ne sont pas toujours bien vues des autorités35.
Les seigneurs ont aussi pu solliciter des Espagnols avec lesquels ils étaient en affaire et qui avaient leur confiance pour les aider à formuler leur requête, notamment à Mexico où ils pouvaient entrer en contact avec des juristes assez facilement. Nous pensons notamment à ceux qui ont porté leurs lettres au souverain. Il en va ainsi de Gaspar de Colmenares, qui reçoit un pouvoir de don Fernando Verdugo Quetzalmamalitli en 1558 pour le représenter auprès du Conseil des Indes qui se tient alors à Valla dolid (Pérez Rocha et Tena 2000, 203 et suiv.). Diego Diez del Castillo, qui est le procurador du village, porte la supplique de don Pedro de Santiago (Lettre 20, 285). Mais leur rôle précis nous échappe.
De manière générale, les colons et les Indiens bilingues sont des intermédiaires essentiels dans les relations entre les communautés (Cunill 2015, 206).
Les traces d’une rhétorique indigène?
Si les lettres attestent d’une forme d’acculturation ou de conformisme en reprenant les références et les normes empruntées au monde ibérique, pouvons-nous déceler des traces d’un discours indigène? La chose n’est pas aisée, disons-le d’emblée. Les deux lettres de notre corpus rédigées en nahuatl n’offrent pas une grande originalité dans leur structuration, qui est identique à celle des autres lettres en espagnol. Elles visent peut-être, parce qu’elles sont rédigées en nahuatl, à donner un gage d’authenticité à la requête, et à bien disposer le destinataire36. Nous n’entrerons pas ici davantage dans leur analyse37.
Si les caciques n’usent pas de mots en nahuatl dans leurs lettres en espagnol, le terme nahuatl de tlatoani apparait cependant dans plusieurs lettres. Il s’agit bien entendu de montrer, comme nous l’avons dit plus haut, l’ancienneté et l’ampleur de leur pourvoir, car tous les chefs n’étaient pas des tlatoanime (pluriel de tlatoani) mais aussi d’affirmer leur identité. Dans le même ordre d’idée, quand les seigneurs demandent des écus d’armes, ils placent de nombreux éléments précolombiens qui situent ainsi leur pouvoir et leur lignage dans la continuité de l’histoire préhispanique. Ainsi, les gouverneurs d’Azcapotzalco revendiquent de placer un diadème au milieu du leur, car, dans les temps anciens, cet insigne servait à distinguer les seigneurs des Indiens (Lettre 13, 222).
Certains éléments des lettres peuvent renvoyer à plusieurs registres tout autant espagnols que précolombiens. Il en va notamment de la généalogie. Les seigneurs indigènes ont soin de signaler qu’ils descendent d’un grand lignage qui justifie leur demande et leur titre. La pratique des généalogies permet de se situer dans l’histoire de sa cité. Le détail et le soin donnés à l’évocation de la généalogie d’une famille (avec les noms des épouses et des enfants) dépassent de loin la simple justification de montrer qu’on descend d’un cacique en ligne directe. Il y a un luxe de détail. Les généalogies que nous connaissons, et qui accompagnent des revendications ou tout simplement illustrent des histoires, remontent à la plus haute antiquité et se confondent parfois avec des temps mythiques. Les caciques ont soin de rappeler l’ancienneté de leur lignage. Ainsi, don Hernando Pimentel Nezahualcoyotl rappelle que sa maison a plus de 900 ans (Lettre 6, 189). Les gouverneurs d’Azcapotzalco revendiquent leur origine lointaine -elle remonte à 1525 années-, en invoquant les annales des anciens (Lettre 13, 218). Don Pedro de Santiago évoque les pouvoirs des caciques et autres principales de Xochimilco tenus « de tiempo inmemorial » (Lettre 20, 282). Ils disent ainsi leur noblesse et la pureté de leur sang, ce qui doit parler aux Espagnols. Le souci du lignage est aussi une affaire européenne qui permet de se distinguer dans l’Espagne du XVIe siècle.
Les traces d’une écriture indigène sont difficiles à identifier. Les Indiens éduqués pratiquaient à l’époque précolombienne « le beau langage », le tecpillahtolli, qui était l’apanage des élites, qui l’apprenait dans les collègesmonastères de Mexico-Tenochtitlan, les calmecac38. C’était une langue raffinée usant de nombreuses figures de style : le parallélisme, le diphrasisme et la métaphore39. Nous n’en trouvons trace dans les lettres en espagnol, alors qu’ils sont fréquents dans les lettres en nahuatl (Hernández de León-Portilla 2000, 275). Cependant, quelques passages des lettres en latin de don Pablo Nazareo peuvent être interrogés. Il évoque par exemple le soleil qui inonde la Nouvelle-Espagne, il s’agit de Phébus qu’il mentionne à plusieurs reprises (Lettre 22, 333-34), mais peut-on y voir une allusion au soleil pourvoyeur de toute vie dans le monde précolombien, que les hommes doivent alimenter de leur sang pour qu’il poursuive sa route ? Plus loin, il emprunte à un autre registre de la culture classique européenne, celle de l’interrogation sur le temps qui passe, propre au XVIe siècle. Il connait ses auteurs, écrit en latin et est en grande partie acculturé : « pauvre de moi ! Où irai-je ? Resterai-je comme une colombe qui gémit ? Mes yeux se remplissent de larmes, lesquelles deviennent amères comme l’absinthe au fond de mon cœur » (Lettre 22, 366, notre version d’après la traduction en espagnol). La colombe est traditionnellement, dans la culture chrétienne, la représentation de l’âme ou de l’Esprit Saint. Mais les chants de lamentation ou chants tristes (icnocuicatl) sont aussi un genre poétique bien connu des Aztèques40. Ce pourrait-il que don Pablo Nazareo use volontairement de motifs et de formulations qui s’ancrent dans des traditions différentes et qu’il fait cohabiter ?
CONCLUSION
Les lettres des seigneurs nahuas au roi que nous avons étudiées ici sont par leur présentation formelle, leur organisation, le vocabulaire utilisé et les concepts mobilisés proches des modèles européens qu’elles ont adoptés. Celles qui sont rédigées en latin sont plus développées et présentent des formes rhétoriques variées, une organisation très structurée du propos et de nombreuses références bibliques, littéraires et historiques empruntées à la culture européenne. Il est vrai que les seigneurs qui ont reçu l’enseignement des pères et le poursuivent dans leurs écrits, parlent et écrivent l’espagnol, en fait le castillan, parfois un peu de latin, et ont pu s’investir dans ces lettres. Mais, les autres, même s’ils se font aider, sont tout autant impliqués dans l’écriture, car ils inspirent les arguments avancés et les faits rapportés. Ils en sont bien les auteurs.
Formellement, ces lettres ne se distinguent pas de celles écrites au roi par les Espagnols dans le but d’obtenir des mercedes, du moins de celles qui ont été publiées par Francisco del Paso y Troncoso (Epistolario de Nueva España) et que nous avons consultées. Comme il s’agit de demander quelque chose au roi, elles offrent bien des similitudes tant sur la forme (titulatures et formules, organisation de l’argumentaire) que sur le fond. C’est ailleurs qu’il faut chercher des différences. Les références au christianisme ne sont pas de même nature, les intentions ne sont pas identiques : il s’agit pour les uns de montrer qu’ils sont devenus chrétiens et, pour les autres, qu’ils ont toujours AGI au service de l’Église. Les références littéraires mises en avant par les Indiens visent à montrer leur adhésion et leur proximité culturelle, ce dont n’ont pas besoin les Espagnols : ils n’ont rien à prouver, ils sont Espagnols. Une autre remarque renvoie au collectif. Les lettres des seigneurs peuvent être personnelles, mais elles sont le plus souvent collectives, elles portent la voix sinon d’une communauté du moins d’un groupe jadis favorisé qui revendique sa place dans la nouvelle société coloniale.
Les argumentaires qui sont développés par les seigneurs nahuas dans leurs lettres au roi nous en apprennent beaucoup sur la façon dont ils se perçoivent et la place qu’ils comptent occuper dans le nouvel espace politique issu de la Conquête. Leurs lettres montrent que le processus d’insertion dans la société coloniale va bien au-delà de la simple utilisation des procédures espagnoles, souvent mise en avant par les autorités quand elles racontent les nombreuses plaintes déposées qui encombrent les juridictions de la Nouvelle-Espagne. L’appropriation de formes d’écritures espagnoles ne signifie cependant pas acculturation, c’est un emprunt pratique pour faire entendre sa voix, car, dans le même temps, la revendication d’une identité indigène demeure forte et les pratiques de la vie sociale se perpétuent. Mais à force de penser comme des Espagnols et de les utiliser, elle peut y mener dans un avenir plus ou moins lointain.
Il n’est pas dit que la monarchie se soit montrée sensible à ces beaux discours. En effet, quel est l’impact de ces lettres ? Comment la monarchie y répond-elle ? Nous pouvons remarquer que la monarchie ne s’empresse pas de donner une suite aux requêtes. Ainsi plusieurs caciques doivent-ils réitérer leurs demandes. Don Pablo Nazareo, par exemple, écrit trois fois entre 1561 et 1566. Don Hernando Pimentel rappelle ses revendications à plusieurs reprises. Certaines demandes sont honorées comme l’octroi de signes honorifiques et distinctifs (port de l’épée ou de l’arquebuse, possession d’un cheval et escudo de armas). Don Juan de Guzmán, cacique de Coyoacan, reçoit son écu en 1551. Il comporte deux parties, l’une représente une tour blanche, et l’autre une sphère au-dessus de laquelle figure un bras nu tenant une croix à la main avec la devise en latin : « Credo in deum patrem »41. L’écu de don Jerónimo del Águila comporte en son centre une croix surmontant un blason, entre une épée et un étendard42. La cité indigène d’Azcapotzalco reçoit du roi un écu d’armes en 1565, probablement à la suite de la lettre que ses seigneurs lui ont adressée (Laird 2016a, 30).
La monarchie se montre plus prudente dans la reconnaissance des seigneuries, car elles font en général l’objet de nombreux litiges entre les fils d’un seigneur décédé. En 1559, cependant, don Francisco Verdugo Quetzalmamalitli, fils du seigneur de Teotihuacan, se voit confirmer sa seigneurie par Philippe II (Pérez Rocha et Tena 2000, 45). Il convient de laisser les procédures continuer leurs cours.
Les seigneurs nahuas poursuivent leur lutte pour la défense de leurs droits tout au long du siècle en envoyant des lettres au roi. Le genre ne s’éteint pas même si le contexte change en raison du changement de génération, de la baisse démographique et de l’affirmation espagnole. Il n’est pas dit que les lettres soient tout à fait les mêmes, moins quant à leur forme qu’à leur contenu. Mais c’est un autre chantier.















